Car «Celui qui voit les Dieux» était aveugle; et que la vision qu’il portait en lui lui montrât les dieux de pierre de son île ou les dieux de feu qu’avait forgés son cœur, il n’aurait jamais d’autre vision, il ne verrait jamais le dieu d’ivoire.
LE DERNIER SOIR
Ils s’étaient retrouvés au coin de Brick Lane et de Bethnal Green Road, et maintenant attendaient Sal, immobiles tous les deux sur le trottoir.
Bill tournait le dos à la chaussée: les mains dans les poches, sa casquette sur la nuque, il regardait les passants en sifflotant. Tom faisait face à la rue, et fixait sur les boutiques d’en face, sans les voir, des yeux hébétés. Il avait aussi les mains à fond dans ses poches; la tête en avant, le dos rond, il semblait suivre du regard, sans comprendre, quelque chose qui s’en allait à la dérive. Ses cheveux jaunâtres, bien graissés, plaqués avec soin, sortaient de sa casquette sur le front en une frange régulière, et sur les tempes en frisons luisants; sur sa poitrine flottaient les extrémités d’un foulard cerise, échappées de son gilet; ses souliers jaunes, crevés en plusieurs endroits, mais reluisants sur les orteils, surplombaient l’eau vaseuse du ruisseau. De temps à autre, il se redressait et carrait les épaules d’un geste machinal, la tête en arrière, avec une moue ferme; et puis peu à peu, il retombait dans sa posture affaissée.
Bill se retourna, cracha dans le ruisseau, et demanda d’un air important:
—Quand c’est que vous rejoignez votre régiment, Tom?
Tom répondit sans le regarder, les yeux fixes:
—Après-demain... Le sergent, il a dit qu’on ne voulait pas de nous demain jeudi, parce que ce serait le lendemain de Boxing Day et qu’on aurait encore tous très mal au cœur...
Bill rendit hommage à cette sagacité d’un hochement de tête.
—Des types qui la connaissent, ces sergents, fit-il. Pour le dernier soir que vous pouvez vous amuser sans aller en prison après, faut bien en profiter, pas?