Tom cracha à son tour pour exprimer son ineffable amertume, et ne dit plus rien. Virant sur le talon, Bill envoya un clin d’œil conquérant à deux petites connaissances à lui qui passaient bras-dessus bras-dessous, traînant dans la boue des jupes de velours, et chantant une romance à fendre l’âme; puis il reprit la romance en sifflant, leur fit une grimace quand elles se retournèrent et dit soudain:
—Voilà Sal!
Tom soupira, et se détourna pour regarder Sal venir.
Elle arrivait à pas balancés, les bras ballants, dodelinant de la tête sous un gigantesque chapeau à plumes noires. Quant elle vit que Tom et Bill la regardaient, elle s’arrêta et les salua d’un grand geste et d’un «Ha, ha!» aigu; après quoi elle inclina la tête en arrière, les grandes plumes de son chapeau caressant sa taille, et les bras gracieusement étendus, ondoyant sur les hanches, s’avança en exécutant un pas langoureux.
Quand elle fut devant eux, elle termina sa danse par un entrechat, s’immobilisa et, une main tendue vers Tom, dramatique, elle demanda:
—Eh bien, Tom! C’est fait?
Tom fit «oui» de la tête. Elle poussa un éclat de rire strident, donna un coup de tête subit qui fit voler ses plumes, et cria:
—Et on l’a pris! Faut-y qu’ils soient à court de monde!... Oh Tom! Mon beau Tom! Que j’aurais aimé vous voir sous votre habit rouge!
Tom la regardait, la bouche ouverte, et la regardait encore. Depuis longtemps déjà il nourrissait une conviction obscure que dans tout le vaste monde il n’existait personne qui pût être comparé à Sal; maintenant il en était sûr, et de la voir ainsi, dans ses plus beaux atours, parée pour ce jour de fête,—leur dernier jour,—c’était comme si une troupe de choses sans nom s’éveillait au dedans de lui, et commençait à tirer, à pousser et à mordre...
Elle avait des lèvres très rouges dans une figure très blanche, Sal, et des yeux bleus très clairs avec des cils très noirs, de sorte que sa bouche empourprée frappait davantage au milieu de cette pâleur émouvante et que ses yeux auxquels les cils sombres, marqués comme une peinture, donnaient une expression dure et presque sauvage, surprenaient d’autant plus quand on les regardait encore, et qu’on voyait que c’étaient des yeux de petit enfant.