—C’est ben vrai que j’ai vu l’Empereur aussi. Il a passé derrière la maison avec un grand monde à cheval, des généraux et je ne sais pas qui encore. Là, derrière la maison, sur le chemin, il a passé, et je l’ai vu comme je vous vois... comme je vous vois.

Quand elle en est arrivée là, elle se rappelle la pantomime apprise et tourne vers les visiteurs ses yeux usés qui ne voient plus, en branlant la tête.

—C’est ben vrai... je l’ai vu.

—Quel âge a-t-elle donc? demande une voix.

—Cent sept ans, répond Grand-Grégoire avec assurance.

Du coin de l’âtre une autre voix chevrotante s’élève.

—Cent sept ans, oui, c’est ben ça.

C’est la tante Ferdinand qui parle, et tous les regards se dirigent de ce côté. Comme l’aïeule elle est assise sur une chaise à dossier droit sur laquelle son corps voûté se tasse et vacille; son visage est presque pareil à celui de l’autre, marqué des mêmes plis innombrables et profonds qui creusent la peau jaune, et semble presque aussi vieux; mais en elle la vie est encore forte et ses petits yeux aigus voyagent et luisent.

—J’ai quatre-vingt-quatre ans, moué, et je suis sa fille! Voyez donc! Cent sept ans c’est ça. C’est son âge!

Avec des exclamations d’étonnement les visiteurs se sont retournés et contemplent une fois de plus la survivante des temps héroïques, celle qui a vu, de ses propres yeux, les grands hommes et les grandes guerres. Ils voudraient lui poser des questions, mais la pitié les arrête; ils voient le délabrement pathétique de la face, les yeux morts, la fente sèche qui fut sa bouche; ils devinent l’épuisement du maigre corps affaissé, et se taisent. Seul, Grand-Grégoire parle, et assure que la vieille est encore solide, quoi qu’on pense, et pleine de vie; elle est un peu sourde, et n’a plus ses yeux de vingt ans, mais elle comprend tout et mange bien.