—On ne le croirait pas à la voir, mais elle mange quasiment autant comme moi. Oh! je vous dis qu’elle n’est pas près de mourir! On en a ben soin...
La pauvreté décevante du musée est oubliée; les visiteurs s’en vont vers la porte, saisis, un peu émus; des pièces blanches sortent des goussets. Grand-Grégoire les reçoit d’un geste gauche et suit le groupe jusqu’au seuil. Un des étrangers se retourne, une fois dehors, et regarde le trou que le boulet a creusé dans le mur; d’autres s’arrêtent quelques instants au bord du chemin, le chemin où quatre-vingt-dix-huit ans plus tôt une petite fille a regardé passer l’Empereur et son escorte. Puis ils s’éloignent lentement.
Grand-Grégoire revient vers la vieille et la regarde avec une nuance d’inquiétude.
—Elle a ben du mal à se réveiller, aujourd’hui!
—Ouai! fait la tante Ferdinand. C’est tous les jours pire, et quand des étrangers viennent, elle en raconte un peu moins toutes les fois.
Le silence emplit la maison. Dehors, le vent fouette la vaste plaine brune, les nuées grises se pourchassent d’un bout à l’autre du ciel gris, et tous les reliefs de la campagne—les maisons et les granges aux toits noirs, les arbres que l’automne dénude et que le vent brutalise—ont l’air de s’ennuyer ou de souffrir.
Les bûches mal séchées fument dans l’âtre; la vieille est affaissée sur sa chaise dure devant la cheminée, et elle n’a plus conscience que de la fatigue qui l’écrase, et plus d’autre désir que celui de la mort.
Il y a quelques années—quinze ou vingt ans peut-être: qu’est-ce que cela pour elle?—son grand âge lui inspirait une sorte de vanité sénile et elle redoutait de mourir. Mais depuis, d’autres années trop nombreuses sont venues, et d’autres encore, et le tout l’a chargée d’un fardeau tel qu’un Dieu miséricordieux n’aurait jamais dû l’imposer à une de ses créatures. Le poids l’écrase, presse ses vieux os dans leurs jointures usées, fait de son souffle et des battements de son cœur des spasmes douloureux dont l’arrêt amènerait pourtant une autre douleur insupportable, et ce qui reste de sa chair a perdu la vie et n’est plus qu’un suaire inerte et froid qui l’oppresse.
Elle est assise de telle sorte qu’elle ne peut tomber, et il lui semble pourtant que c’est son seul désir: quitter une fois l’éternelle posture immobile qui lui fait mal, se pencher et tomber face contre terre, secouant du même coup le fardeau qui l’écrase sur elle-même et la douleur de ses os. Elle sent que la terre l’appelle, et que si elle pouvait se jeter en avant, coucher son corps usé sur le sol frais et rester là quelques instants, l’insoutenable lassitude de ses membres se muerait en repos.
Mais plusieurs fois par heure quelqu’un vient la remonter sur sa chaise dure, lui secouer l’épaule, éloigner l’inconscience douce qui semble toujours sur le point de venir, et il faut qu’elle violente sa poitrine et sa gorge séchées pour prononcer une fois de plus les mots qu’elle a appris autrefois, qui n’ont plus de sens pour elle et que ses propres oreilles n’entendent plus. Si seulement—ô Dieu pitoyable—elle pouvait trouver la force de se pencher et de se laisser tomber en avant, pour répondre à l’appel de la terre!