Elle étendit la main, prit une feuille de papier, l’introduisit dans sa machine et martela la date en une seconde. Ensuite elle sauta une, deux, trois lignes, mit la marge à «quinze» et s’arrêta, la main levée... Mais sa décision fut vite prise, et de tous points digne du rôle important qu’elle jouait chez Harrison, Harrison and Cº Limited, qui menaçait les firmes allemandes avec un glaive de feu... D’une traite elle écrivit: «Dear Mr. Firkins,» sauta une ligne, fit encore une très courte pause, et commença:
«I fully appreciate...»
Deux ou trois fois elle hésita une seconde, cherchant les expressions élégantes et polies qui feraient, sans arrogance, comprendre à Mr. Firkins qu’il avait nourri des ambitions un peu trop hautes... et quand la lettre fut terminée, relue et signée, elle se dit qu’il eût été difficile de faire mieux.
Cinq minutes plus tard elle sortait, l’enveloppe à la main, allait la jeter dans la boîte la plus voisine, et se retournait pour gagner Aldgate.
Et voici qu’avant qu’elle n’eût fait un pas le panorama de Bishopsgate Street vint lui emplir les yeux de sa laideur morne: la pluie fine qui tombait, la boue gluante sur les trottoirs, les mélancoliques becs de gaz veillant en sentinelles sur les bâtisses sombres, le trot découragé des chevaux sur l’asphalte mouillée, et les gens qui sortaient de toutes les portes, les yeux creux, les traits tirés, se sauvant en hâte, le dos rond sous l’averse, avec une grimace involontaire de fatigue et de délivrance. Elle se souvint de ce qu’était la pluie dans les pépinières de Leytonstone, en gouttes fraîches, chassées par le vent, qui sont comme de petits baisers sains sur les feuilles et sur la peau, les fortes semelles foulant la terre élastique, et puis le grand feu derrière les volets clos... ou bien l’abri des serres, où l’air est tiède et doux, souvent parfumé, comme en un petit monde de féerie, mieux ordonné que le monde du dehors, et les raisins mûrissant sous le vitrail...
Elle resta immobile, les pieds dans la boue, le cœur serré, songeant à toutes ces choses inestimables qu’on refuse un jour, et qui ne reviennent jamais plus.
LA FOIRE AUX VÉRITÉS
Le passage menait dans une cour étroite, une sorte de boyau tronqué qui comportait, de chaque côté, deux maisons basses aux façades moisies et, au fond, un hangar où quelques voitures à bras achevaient de se délabrer. La première porte dans le passage, en sortant de Brick Lane, donnait dans l’arrière-boutique de Petricus, le boulanger; un peu plus loin s’ouvrait une seconde porte et une fenêtre, dont le milieu, défoncé, s’ornait d’un large pansement de papier gris. Au-dessus du papier se balançait une pancarte qui portait en lettres dorées les mots: «S. Gudelsky, Shœmaker»; au-dessous, une ligne de caractères hébreux et, plus bas encore, écrit à la craie d’une main inhabile: «Repairs done». Deux paires de chaussures, usées mais reluisantes, une de chaque côté du carreau de papier, formaient l’étalage, et la porte toujours ouverte laissait voir les murs de plâtre écaillé de la boutique où le vieillard se courbait du matin au soir sur sa forme, maniant les chaussures à gestes hâtifs, essayant de racheter, à force d’application industrieuse, la faiblesse qui faisait trembler ses mains usées sur les outils et les morceaux de cuir.
La pièce était de deux pieds au-dessous du niveau du passage, d’où on descendait par trois marches de pierre; elle était extraordinairement basse de plafond, mais assez grande pour que la lumière de l’unique bec de gaz ne pût l’éclairer qu’en partie. Il couvrait d’une lueur vive le crâne poli du vieillard, le raccourci de sa face jaune et ridée penchée sur son ouvrage, ses bras nus jusqu’aux coudes, maigres, où saillaient les veines gonflées; il jetait aussi sa clarté cruelle sur la redingote pendue au mur: une vieille lévite râpée, tachée, d’une vétusté prodigieuse; mais, deux pas plus loin, l’ombre commençait, et elle couvrait à demi l’extrémité opposée où on ne distinguait qu’un vieux fauteuil de cuir qu’occupait une forme indécise, enveloppée presque entièrement dans des pièces d’étoffe dépareillées. Un examen plus attentif révélait que c’était une forme humaine, une forme lourde, où ne vivaient que deux yeux d’onyx ternis, un souffle bref, et une main qui voyageait paresseusement, mais sans relâche entre le visage et un sac de papier placé sur un escabeau. On ne voyait tout cela qu’avec peine, mais les gens qui venaient dans cette boutique n’avaient pas besoin de voir; ils savaient tous que la forme épaisse dans le fauteuil était Leah Gudelsky, qui achevait de mourir. Elle était monstrueusement grasse, d’une graisse qui bourrelait ses mains et tendait sur une figure énorme la peau couleur de cire, mais il était facile de voir que sa vie s’en allait. Cela se voyait à sa respiration faible et rapide, au cerne profond de ses yeux ternis, à la lassitude extrême que montrait chaque mouvement des mains monstrueuses.
Toutes les matrones de Brick Lane avaient dit, l’une après l’autre, d’un air entendu: «C’est une langueur, les médecins n’y comprennent rien!» Le père Gudelsky et Leah elle-même avaient répété chaque fois: «Oui, c’est une langueur!» et tous savaient que la fin ne pourrait tarder beaucoup. Il ne restait plus d’humain en elle que la passion des sucreries, et elle ne vivait guère que de cela. Chaque matin, son père allait faire, dans une boutique voisine, provision de fondants à trois pence la livre et de miettes de caramel balayées après la vente. Parfois, quelque voisine compatissante apportait son offrande dans un cornet de papier.