La journée tirait à sa fin: déjà Mr. Harrison Junior, ayant signé le courrier, consultait sa montre et songeait à partir, quand un télégraphiste apporta soudain dans le bureau paisible de Bishopsgate Street l’écho de la querelle qui mettait en ce même moment aux prises, en rade de Hongkong, le capitaine du vapeur Arundel Castle (4 tonnes 500, 4 panneaux, classe A. 1 à Lloyds) et le directeur d’une firme allemande. En quelques lignes d’un câblogramme à cinq shillings le mot, l’honnête marin britannique avait tenté de condenser l’indignation véhémente que lui causait la conduite de ces étrangers sans scrupules, qui, sous des prétextes fragiles, prétendaient rompre la charte-partie dûment signée, et lui refusaient sa cargaison.
Mr. Harrison Junior, happé par son employé principal au moment même où il se croyait enfin libre de s’en aller, partagea cette indignation sans peine. Sur-le-champ, il somma par câble la maison-mère de Hambourg et sa succursale de Hongkong de respecter la foi jurée et d’emplir de riz et d’arachides les cales de l’Arundel Castle, sous menace d’indemnités colossales; le capitaine reçut l’ordre d’insister sur ses droits et de préparer une note de frais copieuse, et, par mesure de précaution, cinq courtiers de Londres et du Continent furent invités à offrir des cargaisons nouvelles.
D’un bout à l’autre des bureaux, des employés qui s’étaient préparés secrètement à s’en aller, restaient assis sur leurs tabourets et maniaient d’un air affairé des papiers sans importance, pendant que Miss Winthrop-Smith, les yeux brillants, une rougeur de fièvre aux joues, répandait par le monde le courroux majestueux de Harrison, Harrison and Cº Limited. Les télégrammes jaillirent de sa machine l’un après l’autre, complets, corrects, en longs mots inintelligibles de code, que l’employé principal, debout à son côté, vérifiait à mesure; et, à peine était-ce fait, que déjà les lettres les confirmant naissaient l’une après l’autre sous ses doigts, en lignes que scandait le cliquetis des leviers actionnés à toute allure, se fondant en un roulement ininterrompu qui toutes les vingt secondes s’arrêtait net, et repartait aussitôt, après le bruit sec de cran qui annonçait le passage d’une ligne à l’autre.
La dernière lettre était déjà entamée quand Mr. Harrison Junior vint en personne, son chapeau sur la tête, voir où l’on en était. Lorsqu’il eut fini d’apposer son paraphe sur les lettres déjà prêtes, Miss Winthrop-Smith terminait la dernière ligne et, debout, il contempla un instant les doigts minces qui martelaient le clavier, agiles, sûrs, disciplinés, manœuvrant sans accroc ni retard sous les regards chargés de zèle de Miss Winthrop-Smith, et sa moue affairée de bonne ouvrière. La lettre finie, elle l’arracha de la machine, et la lui tendit d’un geste assuré.
L’employé principal, qui s’empressait, une feuille de papier buvard à la main, dit d’une voix obséquieuse:
—Voilà de l’ouvrage vite fait! Et ce n’est pas la première venue qui peut écrire à cette vitesse-là sans faire de fautes!
Avec un sourire auguste, Mr. Harrison Junior jeta son paraphe sur la feuille, et répondit en se levant:
—Oui! Miss Winthrop-Smith est une virtuose, une vraie virtuose.
Restée seule, la virtuose se passa les mains sur les tempes, ferma les yeux un instant, et se souvint alors qu’il lui restait quelque chose à faire.
L’approbation de Mr. Harrison Junior lui résonnait encore aux oreilles comme une musique glorieuse. En dépit du commencement de migraine qui lui pinçait les tempes, elle se sentait singulièrement alerte, les nerfs tendus, surexcitée et pourtant lucide. Chacun de ses gestes lui semblait prodigieusement exact, calculé, comme le déclenchement d’une machine dont on attend des travaux essentiels.