Le tramway s’arrêta, le conducteur sonda le brouillard, appela: «Aldgate!... All change!» Et les voyageurs descendirent un par un et s’en allèrent en tâtonnant vers le trottoir. Il était tard: Miss Winthrop-Smith dut, pour abréger son chemin, passer par Middlesex Street qu’elle ne pouvait souffrir. Cette fois le brouillard eut au moins l’avantage de lui épargner le spectacle de l’activité sordide des ateliers et des boutiques, des façades moisies, et de l’étalage des pâtisseries juives où s’alignent des gâteaux qui semblent faits de boules visqueuses agglutinées. Puis ce fut Bishopsgate Street et les bureaux de Harrison, Harrison and Cº Limited, où, à vrai dire, il semblait qu’elle occupât un poste un peu moins chargé de gloire que ses relations de Leytonstone ne l’imaginaient.
A peine arrivée, elle fut, d’un coup de sonnette bref, mandée par Mr. Harrison Junior, un très jeune homme qui s’efforçait de déguiser sa jeunesse et son inexpérience touchantes sous des dehors de rigidité solennelle. Sans un regard pour la grâce virginale de Miss Winthrop-Smith, ni le tapotement gracieux dont elle faisait rentrer dans l’ordre une mèche rebelle, il récita d’une voix monotone, sans inflexion ni pause:
—Bonjour. Cablez: «Muller, Odessa. Avons offre ferme vapeur trois mille six cents tonnes chargement prompt...»
Déjà le crayon de Miss Winthrop-Smith courait sur les lignes de son carnet, agile, précis, traçant en hiéroglyphes sûrs la destinée probable d’une cargaison d’orge à destination de Liverpool, dont les sucs nourrissants trouveraient leur emploi ultime dans les biberons de millions de petits enfants. A Leytonstone, Mrs. Winthrop-Smith, ignorante de la tâche grandiose que sa fille remplissait avec zèle, lisait paisiblement le Daily Mirror, cependant que William George Firkins huilait son sécateur, distrait, avec de profonds soupirs.
Et toute la matinée le trafic du monde filtra entre les doigts roses de Miss Winthrop-Smith, sous forme de lettres, de circulaires, de câbles qu’il fallait décoder, coder, sténographier et dactylographier, et soumettre finalement à l’examen de Mr. Harrison Junior, seul en son sanctuaire, prestigieux, immobile, austère, et caressant peut-être, à l’abri de son masque impénétrable, on ne sait quel rêve ingénu.
A une heure, elle alla déjeuner. Dehors, c’était encore la nuit, mais le manteau de brouillard avait quitté la terre: il planait maintenant au-dessus des maisons comme une menace céleste ou l’effet de quelque enchantement terrible, interceptant toute lumière, laissant à découvert le ras du sol, où les piétons et les voitures fourmillaient comme une nappe d’insectes sous l’effroi d’une semelle gigantesque, vaquant en hâte à leur besogne en attendant que le fléau ne redescendît sur eux.
Sur la table de marbre du «Lyons» où elle prenait son repas, Miss Winthrop-Smith contempla presque avec répugnance la portion de viande froide qu’elle avait commandée, et même le petit pain poudré de farine et la tomate coupée en deux qui l’accompagnaient. Peut-être était-ce le brouillard qui lui enlevait l’appétit, ou bien l’ironie acerbe avec laquelle Mr. Harrison Junior avait relevé quelques erreurs légères, ou était-ce encore l’effet inconscient de la vision qui l’avait hantée à plusieurs reprises ce matin-là, venant sournoisement interposer entre ses yeux et le clavier de sa machine un coin de serre, touffu de feuilles et de pousses vertes, un carré de vitrail par où venait le soleil, et des arbustes en rangées, s’allongeant à l’infini sous le ciel tendre... Elle soupira encore une fois, mania sa fourchette mollement, leva les yeux vers la vitre de la devanture à travers laquelle on voyait les lumières de la rue danser sous le ciel opaque, et sentit la hideur du monde.
La tranche de bœuf de conserve qui séchait sur son assiette lui rappela les révélations horribles des abattoirs de Chicago; dans l’innocente tomate, à peine trop mûre, elle vit un légume blet et gâté, dont le centre n’était déjà plus qu’une vase brunâtre saupoudrée de graines; enfin les bonnes qui allaient et venaient, échangeant avec les habitués des propos plaisants, lui parurent définitivement des créatures grossières, sans tact ni décence, plus occupées de fleureter avec leurs clients du sexe masculin que d’assurer convenablement leur service. Et les plantations de Leytonstone, la petite maison tapissée de plantes grimpantes, les châssis et les pépinières, la serre au raisin, les allées qui faisaient le tour des carrés et semblaient inviter à des promenades paisibles de propriétaire, une badine à la main, les cheveux s’ébouriffant sous le vent frais, de bons souliers forts foulant la terre molle... tout cela se présenta à l’esprit de Miss Winthrop-Smith comme un Eden rustique, un asile de paix où William George Firkins la suppliait d’entrer en maîtresse, débordant d’amour respectueux, une grande prière dans ses yeux ingénus.
De deux heures à cinq heures, la balance oscilla sans trêve. Tantôt les regards de Miss Winthrop-Smith se posaient sur les rangées parallèles de pupitres alignés d’un bout à l’autre des bureaux, sur les hauts tabourets semés de distance en distance, sur les nombreux employés de tout âge, attelés à des besognes soigneusement distribuées; elle entendait la sonnerie incessante des téléphones, le claquement de la porte, les monosyllabes indistincts avec lesquels les télégraphistes jetaient en hâte sur le comptoir leurs enveloppes orange, le cliquetis des autres machines à écrire dans le compartiment voisin, et son cœur s’emplissait d’un grand orgueil: Harrison, Harrison and Cº Limited! Cet organisme complexe et puissant; ce nom qui s’étalait en haut des lettres, sur les enveloppes, à toutes les pages de la Shipping Gazette, sur la gigantesque plaque de cuivre qui décorait l’entrée du bâtiment dans Bishopsgate Street, sans autres renseignements, sans commentaires, rien que le nom, majestueux, solitaire, en mots graves et sonores comme les sons d’un bourdon de cathédrale: «Harrison... Harrison... and Cº... Limited!» Tout cela, c’était un peu elle, en somme! Et, quand elle y songeait, l’idée de Mr. William George Firkins, pépiniériste, lui offrant son cœur et sa main, semblait d’un comique achevé.
Et puis un peu plus tard voici qu’un petit employé impertinent lui apportait un modèle de circulaire à copier à la machine à d’innombrables exemplaires: une heure durant, ses doigts s’agitaient sur le clavier pendant que ses lèvres répétaient machinalement, à mesure, les formules fastidieuses; le calorifère chauffait trop, des poussières flottantes lui grattaient la gorge, les sonneries de téléphone et les claquements de portes tombaient comme des coups de marteau sur ses nerfs exaspérés, la pile de feuilles à remplir semblait ne diminuer qu’à peine... Elle s’arrêtait une seconde dans son travail, s’étirait pour chasser de ses épaules les crampes de lassitude, fermait les yeux sous la lumière aveuglante des ampoules électriques, et les visions revenaient la hanter un moment, des visions de coins de serre avec des feuilles découpant la lumière des vitres et de jolies tiges vert tendre jaillissant du terreau; d’arbustes alignés s’inclinant sous le vent l’un après l’autre, comme en révérences de cour; d’une petite maison proprette, bien rangée, dont la façade est verte au printemps et d’autres visions encore, douces, rafraîchissantes, symboles d’une vie tranquille, simple, tout près de la terre; de liberté, de petites besognes accomplies à loisir...