Le reste n’était que dévotion humble et audace affolée de timide.
Trois fois dans le courant de la page revenait la même expression: Je prends la liberté... La liberté que je prends... Cette liberté... A gestes rapides Miss Winthrop-Smith souligna de coups de crayon imaginaires ces négligences de style. Quand elle eut relu la lettre en entier jusqu’à la signature, régulière et arrondie, elle aussi, comme un modèle d’écriture, son regard remonta une seconde vers la vignette du haut de la page: les deux haies bien taillées qui s’en allaient vers l’infini, le jet d’eau parmi la retombée des feuilles et des tiges aux courbes molles... et, repliant la lettre avec soin, elle releva les yeux et regarda devant elle avec un commencement de sourire.
Pauvre Mr. Firkins! Il n’avait pu trouver le courage de parler! Il lui avait fallu écrire, et même sa demande officielle, rédigée et calligraphiée avec soin, ressemblait fort à une lettre d’excuses. Sous chaque phrase transparaissait sa conviction qu’aspirer à la main et au cœur de Miss Winthrop-Smith était pour lui une grande audace, une ambition effrénée, peut-être de l’impudence; et Miss Winthrop-Smith, qui tenait sa lettre repliée à la main et regardait à travers la vitre du tramway défiler les maisons de Bow et de Mile End, était un peu de cet avis.
La population de plusieurs rues de Leytonstone, les fidèles de la petite chapelle Baptiste qui donne sur le square, et d’une manière générale tous les gens qui avaient eu l’occasion d’entrer en conversation, même brève, avec Mrs. Winthrop-Smith, n’ignoraient plus que sa fille occupait dans la célèbre firme Harrisson, Harrison and Cº Limited, courtiers maritimes, une situation enviable et rare. Que cette situation n’eût été à l’origine, et ne fût encore, nominalement, qu’un poste de sténo-dactylographe, elle eût consenti à l’admettre; mais la compétence que Miss Winthrop-Smith avait acquise en ces affaires, le zèle intelligent qu’elle avait tout de suite déployé, la confiance aveugle que les chefs de cette colossale entreprise accordaient à ses capacités et à son jugement, voilà ce qui comptait!... Les nouvelles connaissances, présentées à Mrs. Winthrop-Smith le dimanche matin à l’issue du service, au quart d’heure où les redingotes rigides et les robes de soie sanglées échangent des politesses solennelles, emportaient toujours de ces conversations la vision étrange de Miss Winthrop-Smith, rougissante, un peu gênée, son livre d’hymnes à la main, installée en plein cœur de la Cité, précisément au centre d’un réseau de lignes téléphoniques et de câbles, ordonnant et dirigeant dans leurs courses les flottes marchandes du monde entier. De sorte qu’épouser Mr. W.-G. Firkins, pépiniériste, c’eût été un peu—elle ne l’aurait pas dit, mais elle le sentait—une déchéance.
Il assistait souvent au service à leur chapelle—encore que de mauvaises langues prétendissent qu’il appartenait réellement à la secte des Méthodistes primitifs, et non à celle des Baptistes,—et il portait toujours des faux-cols prodigieusement hauts et raides et des complets de diagonale bleue qui semblaient éternellement neufs, comme s’il eût voulu relever par son élégance personnelle le caractère de son négoce. Même il avait paru deux ou trois fois, récemment, vêtu d’une redingote à revers de soie, et coiffé d’un chapeau haut sous lequel sa figure rose reluisait de propreté et de candeur honnête.
Pauvre Mr. Firkins! Elle se répéta cela plusieurs fois mentalement, avec un demi-sourire apitoyé, et puis se demanda soudain pourquoi elle le traitait instinctivement de «pauvre». Après réflexion, elle conclut que c’était parce qu’elle allait lui refuser sa main. Pauvre Mr. Firkins! Tel qu’il se montrait le dimanche matin, soigné de linge, correct de tenue, l’air prospère, il était quelconque, sain, frais, présentable... Mais elle se souvenait l’avoir vu un jour au milieu de ses carrés d’arbustes et de ses serres, en bras de chemise, houssé d’un grand tablier des poches duquel saillaient les armes de son commerce: un sécateur, un paquet de graines, des fiches de bois et de la ficelle, et une toute petite plante comique qui semblait se cacher la tête et ne révéler au monde que quelques pouces de tige et un fouillis de petites racines brunes.
Il avait rougi d’être découvert dans ce costume, mais elle s’était montrée bonne princesse, affable et gaie, et elle avait visité tout son établissement avec lui, écoutant ses explications, posant des questions intelligentes et trouvant pour chaque dispositif ingénieux des paroles bien choisies de louange. Il lui avait tout montré, avec un respect ingénu de vassal: les plantations d’arbustes alignés au cordeau, imposants par leur nombre, mais touchants de nudité fragile; les fleurs rangées dans les serres, dont elle sut vanter les couleurs en termes gracieux; des plantes de toutes sortes dont il lui cita les noms latins, sans vanité, même avec une moue d’excuse, et surtout une petite serre isolée où il essayait timidement la culture du raisin.
Elle était, cette serre, comme tapissée de tiges grêles, dénudées, anémiques, portant des vrilles qui se tendaient comme des mains suppliantes; mais dans un coin quelque inexplicable miracle avait fait pousser des plants plus robustes, dont l’un portait une grappe... Une gentille grappe, pas très lourde, pas très belle, pas très mûre, mais qui promettait, une gentille petite grappe, enfin, aux grains ronds, opaques et violets... Cette grappe, il l’avait désignée à Miss Winthrop-Smith d’un simple signe de tête, sans rien dire, et il s’était oublié à la contempler longuement, les mains dans les poches de son tablier, rêveur, comme un artiste en face du chef-d’œuvre ébauché. Cela sentait bon la terre humide; il faisait tiède, une tiédeur alanguie et voici qu’un petit rayon de soleil pâle était venu par le vitrail, en ami, pour dorer et faire valoir la jolie grappe unique...
Miss Winthrop-Smith releva les yeux, avec un petit rire contenu qui était presque un soupir, et vit que le tramway entrait en pleine nuit. Par derrière, Mile End Road s’allongeait interminablement, à peine emplie d’une brume légère, et cinquante mètres plus loin, tout cela avait disparu, et l’on n’avançait plus qu’à l’aveuglette, avec des précautions infinies, au milieu d’une atmosphère obscure, presque tangible, suffocante, qui semblait mystifier tous les sens à la fois. Des lueurs atténuées se laissaient voir vaguement, lointaines, détachées du monde, qu’on devinait pourtant toutes proches, et des appels de timbre venaient de distances infinies annoncer l’approche de masses sombres qui surgissaient aussitôt.
Miss Winthrop-Smith songea: «Encore le brouillard!» et consulta sa montre avec ennui. L’intérieur éclairé du tramway donnait une impression d’Arche guidée lentement dans les ténèbres; les voyageurs regardaient à travers les carreaux l’air opaque avec des mines résignées, et le wattman qui coupait le courant toutes les secondes et sondait l’inconnu à coups de timbre incessants semblait les emmener, perdu lui-même, vers des sorts aventureux. Elle ouvrit de nouveau machinalement la lettre qu’elle tenait à la main, et cette fois la vignette du haut de la page, les deux haies bien taillées, les pots de fleurs et le coin de serre, et aussi les phrases humbles, calligraphiées avec tant de soin, la remplirent d’attendrissement. William George Firkins... Il avait une bonne figure honnête, de couleur saine, mi-rose et mi-hâle, et des yeux bleu clair, pleins de bonne volonté candide. On le disait bien dans ses affaires, sobre et consciencieux; ce serait un mari dévoué, fidèle, plein d’égards respectueux, qu’il serait plaisant de gouverner sans arrogance et de récompenser gentiment; et la vie serait tranquille et douce, à la lisière des plantations...