—Il y a place pour tous dans la paix du Seigneur!

Il soupira un instant sans rien dire et mania le soulier qu’il venait d’achever: il le tenait tout près de son visage, pour bien voir, car sa vue n’était plus très bonne, et ses lèvres remuaient doucement. Peut-être se félicitait-il seulement d’une besogne bien faite; peut-être était-ce une protestation timide contre les visites d’apôtres importuns. Cette silhouette haute et mince, en pleine lumière sur le seuil, le gênait. De l’évangéliste se dégageait un appel qui ne se laissait pas étouffer, une sorte d’alleluia de silence; une foi sans bornes luisait dans ses yeux clairs, revêtait de dignité confiante ses traits encore enfantins. Elle se savait chargée d’un message irrésistible, porteuse du philtre qui guérit tous les maux, et semblait attendre d’un moment à l’autre un miracle certain. Le respect de sa mission la tenait droite, presque immobile, de peur qu’un geste sans beauté ne vînt déparer son divin fardeau.

Elle parla de nouveau, d’une voix douce qui s’élevait à la fin de chaque phrase, comme sur le verset d’un psaume.

—A présent, dit-elle, vous êtes dans l’obscurité; mais si vous venez à Christ vous serez dans la lumière, car c’est là qu’est la vérité.

Le vieillard posa l’outil qu’il tenait sur ses genoux, et se passa la main sur le front. Sous la lueur jaune du gaz, sa figure ridée avait une expression de simplicité ingénue, l’air d’attention naïve d’un homme qui cherche laborieusement à bien faire.

—Bien sûr! dit-il, la vérité! bien sûr! mais sait-on jamais? C’est si difficile!

La jeune fille secoua la tête et répondit avec indulgence:

—Ce qui est difficile, c’est de quitter les voies de l’erreur; mais si vous suivez Christ, les voies sont aisées, car il a dit: «Mon joug est facile et mon fardeau est léger. Et il n’y a de mérite qu’en lui».

Il soupira encore, choisit une chaussure dans le tas, et l’installant entre ses genoux, la regarda d’un air rêveur; puis il se parla à lui-même, plissant le front et de temps à autre levant vers la lumière ses yeux candides.

—C’est ça, fit-il, bien sûr! Nous sommes tous après la vérité; mais c’est si difficile! Il y en a de toutes sortes des vérités, des petites et des grandes, et il y a une vérité pour chacun, mais combien est-ce qu’elles durent? Moi qui vous parle, j’ai vu la vérité face à face, comme vous, même plusieurs fois et, chaque fois, c’était une vérité différente; mais j’ai vécu trop vieux et mes vérités sont mortes. Oui! vous allez me dire qu’il n’y a qu’une vérité, la vôtre; et que vous en êtes sûre; mais moi aussi j’ai été sûr; j’ai été sûr plusieurs fois!