Il se pencha un peu en avant, les mains sur ses genoux, et sur sa vieille figure jaune et plissée, passa une grimace de détresse touchante, la morsure d’une faim inapaisée qui se serait réveillée tout à coup.

—A Varsovie, fit-il, à Varsovie, j’étais sûr, et les vérités de là-bas sont plus fortes que celles d’ici. Celles d’ici n’ont pas tant d’importance après tout, elles peuvent attendre; mais là-bas, il semblait que si tout n’était pas changé sans retard, le monde allait s’écrouler dans sa propre pourriture et qu’il y avait tant d’injustice et de misère et de mensonges, que cela ne pouvait durer un jour de plus. Oui! j’étais sûr, et ils étaient beaucoup comme moi. Nous avions des réunions, voyez-vous, dans une boutique, en cachette, et tous ceux qui venaient là étaient sûrs; c’étaient des paysans, et des ouvriers, et des étudiants de l’Université, et même leurs professeurs; et il y en avait parmi eux qui savaient parler de telle manière qu’ils nous faisaient pleurer et crier de colère, à cause de l’injustice et de la méchanceté de ceux qui étaient au pouvoir. Et quand ils disaient comment cela devait forcément finir et que la cause du peuple allait inévitablement triompher parce que la justice et la vérité étaient avec lui; et comment les temps nouveaux allaient venir, et la tyrannie succomber; et comment chacun vivrait sa vie librement et sans querelles, il semblait que cela fût si simple et si facile à comprendre qu’il suffirait de le répéter au dehors pour que tout fût changé en une seule fois. Ou bien, ils nous lisaient des livres, et alors c’était plus clair encore: il y avait des phrases qui vous sautaient dans la tête, qui sortaient des pages comme des flammes, comme l’éclair d’une arme jaillit du fourreau; et même quand ceux d’entre nous qui ne savaient pas si bien parler tenaient à faire des discours, on les comprenait sans écouter les mots qu’ils disaient. C’était comme un hymne dont les cœurs chantaient le refrain: «Liberté... corruption vaincue... assez de misère... Liberté... propagande irrésistible... l’armée avec nous... fin prochaine... Liberté!»

Le vieillard s’arrêta court et soupira doucement; puis il se pencha en avant et prit une poignée de clous dans sa main. L’évangéliste, toujours immobile, le regardait en ouvrant des yeux surpris; dans le silence, le halètement faible de Leah et le craquement du sac de papier sous sa main, annoncèrent que l’appel ne venait pas encore, que les Dieux la toléraient un peu plus longtemps.

D’une voix plus basse, toujours se parlant à lui-même, le vieillard reprit:

—C’était la vérité, ça, pourtant; nous étions sûrs, mais ces choses-là n’arrivent jamais comme il faudrait! Elles viennent trop tôt, avant qu’on soit prêt, et jamais comme on les avait prévues; certains sont surpris et se taisent, et d’autres agissent trop tôt et vont trop loin. Au dernier moment, on découvre que l’autre parti a peut-être aussi des raisons, tout au moins des excuses, que toute la misère ne vient pas du même côté; et puis, il y eut trop de sang, de sang versé aussi par les nôtres, qui ne semblait pas servir à grand’chose, et nous sommes d’une race qui n’aime pas le sang. Des cris et la fusillade, la réplique des bombes et encore des cris; les ruisseaux de pétrole en feu charriant la ruine d’une maison à l’autre, nos magasins brûlés ou pillés, et nos jeunes filles hurlant d’horreur aux mains des soldats... Ce soir-là, ma vérité est morte: il s’est passé trop de choses terribles, qui n’étaient pas toutes de la faute des mêmes. Elle est morte. Tant qu’elle a duré, c’était une vérité forte et belle; mais après cela je n’ai jamais pu la revoir.

Le marteau s’abattit avec un son mat sur le cuir, enfonça un clou, puis un autre, et d’autres encore, et à chaque fois le vieillard hochait la tête et soupirait un peu, comme s’il clouait là le cercueil du rêve glorieux qu’il avait fallu mettre en terre. En silence il rogna, lima, polit le cuir, contempla la besogne terminée d’un air songeur, et posa la chaussure à côté de lui; puis il en prit une autre et parla de nouveau:

—Cette vérité-là, je ne l’ai jamais revue; mais quand j’ai quitté Varsovie et que je suis venu ici, j’en ai vu une autre, et celle-là aussi était une vérité réelle, et j’en étais sûr. Il ne s’agissait plus que de travailler dur et d’obéir aux lois, car cette fois j’étais dans un pays libre, où un homme en valait un autre, et il y avait de la justice pour tous, et à chacun sa chance.

«Tout le temps que je travaillais, ma vérité était là avec moi, et elle me répétait que ceci était le royaume de paix qui nous avait été promis, et que si j’étais courageux et patient, j’entrerais dans mon héritage, et une fois de plus j’ai été sûr. Mais celle-là est morte aussi. Elle a mis des années à mourir, en s’effaçant un peu chaque jour. Ma première vérité était morte en un soir, au milieu des cris et du sang versé, et l’autre s’est usée lentement parce que les choses que j’attendais étaient trop longtemps à venir. J’ai travaillé, et travaillé, et attendu, et chaque matin quand je m’installais à mon ouvrage, elle était un peu plus loin de moi, et chaque fois moins certaine et moins claire.

«A présent je suis vieux, et je n’attends plus rien, rien que ce qui doit forcément venir. Mais j’ai sept enfants. Ils prendront leur tour, et peut-être ils trouveront ce que je n’ai pas pu trouver, ils auront plus de chance, ou bien ils verront plus clair. Voyez-vous, on cherche, on cherche de toutes ses forces, aussi longtemps qu’on peut; mais ceux qui trouvent sont rares, parce que la vie n’est pas assez longue, et c’est pour cela qu’il faut avoir des enfants. Ils essayent à leur tour; souvent ils ne vont guère plus loin, parce qu’il faut qu’ils recommencent, et alors ce sera pour leurs enfants à eux. Moi j’en ai sept.»

L’évangéliste écarquillait ses yeux pâles sur un monde obscur et compliqué. Elle savait qu’elle avait raison; mais elle sentait aussi qu’il était des choses qu’elle ne pouvait expliquer ni comprendre. Elle secoua la tête et dit simplement: