Il vivait dans une maison absolument quelconque, brique et plâtre, assise au flanc d’un coteau. Il me fit voir, derrière la maison, un jardin qui descendait le long de la pente et indiqua d’un geste vague la vallée au-dessous de nous, en me disant que c’était là que se trouvait l’eau. Je proposai un bain immédiat, mais il me répondit d’un ton embarrassé, qu’il était préférable d’attendre le soir et que d’ailleurs, c’était l’heure du thé. Nous rentrâmes; son thé se composait de brandy et soda, mélangés par moitié. Il en but trois verres et nous parlâmes de bains et de natation. Les courses et les records ne l’intéressaient pas; il nageait l’«over and stroke» dans la perfection,—je l’avais vu à l’œuvre,—mais il n’en savait même pas le nom. Il me raconta d’un air rêveur que tous les hommes de sa famille avaient beaucoup aimé l’eau: son père était mort d’une congestion à l’âge de soixante-douze ans, en se baignant dans les environs de Maidenhead, et son frère encore enfant, s’était noyé dans les herbes,—il ne désigna pas l’endroit. Je voulus, par politesse, donner aussi mon histoire, et lui parlai d’un homme que j’avais connu, qui nageant dans une crique sur la côte d’Irlande, avait distinctement vu, à quelques mètres de lui, une pieuvre de six pieds d’envergure collée contre un rocher. Il en conçut une si effroyable peur qu’il revint vers la terre, à brassées affolées, voulut se hisser sur une pierre, qui tourna en lui cassant la jambe, et resta un quart d’heure dans l’eau, cramponné à la roche, incapable de remuer et hurlant d’épouvante.
Mon hôte m’écouta avec des yeux égarés, la bouche ouverte et les deux mains crispées sur la table. Je lui demandai s’il était nerveux; il me répondit que non, se versa deux doigts de brandy—sa main tremblait un peu,—les but et regarda par la fenêtre d’un air hébété.
Le soleil était sur le point de se coucher lorsque nous descendîmes vers la vallée. Il nous fallut traverser un taillis inculte, puis dévaler le long d’un talus en pente raide pour arriver à l’eau.
C’était une grande mare d’aspect sauvage, complètement entourée de fourrés et de broussailles et de forme assez curieuse. Elle était longue de cent cinquante mètres environ et, en face du point où nous étions, large d’au moins soixante. Mais l’autre extrémité allait en se rétrécissant progressivement et se terminait par une sorte de canal, mesurant à peine quatre ou cinq mètres d’un bord à l’autre, et complètement obscurci par le feuillage d’un bouquet d’arbres qui le surplombait. L’eau paraissait parfaitement propre et pourtant singulièrement peu transparente, si bien que, sauf sur le bord, il était impossible de distinguer le fond.
Je commençai à me dévêtir tranquillement, savourant d’avance la volupté d’une demi-heure dans l’eau froide, après une chaude journée. Mon hôte resta quelques secondes immobile, puis défit brusquement ses vêtements, les jeta à terre, enfila son caleçon et se tint de nouveau immobile, debout, tourné vers la mare et haletant un peu. J’attribuai à l’influence du brandy son évidente nervosité et ne pus m’empêcher de songer qu’il avait de grandes chances de finir quelque jour par la fâcheuse congestion, comme son père avait fini.
J’entrai dans l’eau d’un saut, et quelques minutes plus tard, il m’y suivit. Après avoir hésité un peu, il s’avança d’abord lentement, par enjambées prudentes, puis, quand la profondeur fut suffisante, il se laissa aller doucement, sans bruit ni éclaboussure et se dirigea aussitôt vers la partie resserrée de l’étang, nageant avec une force et une précision singulières. Il s’arrêta devant l’entrée de cette sorte de couloir dont j’ai parlé et pendant quelques instants se tint presque immobile, ne remuant dans l’eau qu’avec d’infinies précautions et la figure tournée vers la surface, sous laquelle il semblait scruter quelque chose d’invisible pour moi. Ses manières me parurent si étranges que je lui demandai ce qu’il pouvait bien y avoir à cette extrémité de l’étang. Il me répondit très bas: «Il y a... il y a une source,» et se tut de nouveau. Je m’efforçai, moi aussi, de distinguer ce qui se trouvait au-dessous de nous et ne tardai pas à m’apercevoir que la profondeur était beaucoup plus grande que je ne l’avais d’abord supposé.
On ne voyait du fond que l’extrémité de hautes herbes, qui s’arrêtaient à environ un mètre cinquante de la surface et ondoyaient perpétuellement, bien que l’eau fût parfaitement calme en apparence. L’existence d’une source au fond de cet étroit canal, qui pouvait avoir huit à dix mètres de long, expliquait en effet le mouvement qui les agitait. Elles s’écartaient parfois et laissaient alors entre elles une sorte de chenal, dont il était difficile d’évaluer la profondeur, et qui se continuait comme une voie soudainement tracée, jusqu’à la rive verticale du fond où je pouvais discerner vaguement un trou, la source fort probablement, qu’un nouveau mouvement des herbes dissimulait un moment plus tard. C’était bien le plus étrange coin de mare que j’aie jamais vu.
Je tournai la tête pour faire une observation à ce sujet à mon compagnon, mais la vue de son visage me fit instantanément oublier ce que j’allais dire. Il était pâle, ce qui pouvait s’expliquer par l’extrême froideur de l’eau, mais surtout tiré et plissé de rides soudaines et portait une expression curieusement affairée et inquiète. Je le regardai encore quand il nagea lentement vers moi, toujours à brasses prudentes, et me demanda dans un chuchotement effaré: «Il n’y a rien, hein?» J’allais lui répondre avec douceur qu’il n’y avait rien du tout et que nous ferions peut-être bien de nous habiller, lorsque je sentis les couches profondes de l’étang remuées par une mystérieuse poussée. Les longues herbes du fond s’ouvrirent brusquement, comme écartées par le passage d’un corps, et mon hôte se retourna d’un brusque coup de reins, et, poussant une sorte de gémissement, fila vers l’autre bout de la mare, s’allongeant dans l’eau comme une bête pourchassée. Son affolement devait être contagieux, car je le suivis aussitôt avec la même hâte, mais j’avais conservé assez de sang-froid pour observer qu’il nageait le «trudgeon» (double-over-arm-stroke-single-kick), nage que je ne l’avais jamais vu employer auparavant, et cela avec tant de puissance et d’habileté que, loin de le rattraper, je le voyais, malgré mes efforts, gagner sur moi à chaque instant. Quand j’arrivai à la berge, il était déjà sorti de l’eau, et assis sur l’herbe vaseuse, la bouche ouverte, haletait et râlait de telle manière que je crus qu’il allait mourir sur place.
Il se remit pourtant et, un quart d’heure plus tard, ayant repris nos vêtements, nous retournâmes vers la maison.
Je m’abstins de poser aucune question sur les incidents de la journée à celui que j’avais déjà catalogué comme un alcoolique, affligé de troubles nerveux, et me contentai de l’observer à la dérobée. Il fut pendant toute la soirée parfaitement calme et normal, ne but que quelques verres de bière en dînant, et bien que peu bavard, causa sur divers sujets de la manière la plus raisonnable.