La matinée du lendemain fut également paisible. Après le lunch, je lui demandai s’il ne serait pas préférable de prendre notre bain un peu plus tôt dans la journée que nous ne l’avions fait la veille. Il acquiesça, mais trouva par la suite quelque futile prétexte, et il faisait presque sombre quand nous partîmes. Il était, comme le jour précédent, non pas positivement ivre, mais déséquilibré par la surexcitation continue de l’alcool et donna, en approchant de l’étang, des signes de nervosité maladive; il exécuta devant le trou obscur où se trouvait la source la même pantomime de peur abjecte et de curiosité, et s’avança plus près, puis plus près encore, jusqu’à ce que, devant le recul soudain des herbes, il exécutât dans l’eau un brusque soubresaut, avant de se retourner pour s’enfuir.

Mais j’avais eu soin de me placer un peu en arrière de lui, et, le saisissant au passage par le bras, je l’arrêtai net. Je le tenais encore quand l’eau parut s’agiter derrière lui, et avec une sorte de halètement, il donna un coup de pied brusque qui le jeta contre moi. Alors je sentis distinctement sur ma jambe le frôlement d’une chose longue et rapide qui passait près de mon corps, une chose qui semblait avoir surgi d’entre les herbes épaisses et secouait de son élan brusque les couches profondes de l’étang. Je suis peu impressionnable et aucunement nerveux, mais, à ce simple contact, la peur, l’effroyable peur me bloqua soudain la gorge. Je ne puis me rappeler rien d’autre qu’une fuite affolée, côte à côte avec un homme qui laissait échapper à chaque brassée un gémissement d’angoisse désespérée. Je me souviens confusément qu’il nageait encore le «trudgeon»—nage qu’il m’avait toujours dit ignorer—et la puissance de son effort laissait derrière lui dans l’eau trouble un sillage profond; mais cette fois, la même force nous poussait tous les deux et j’arrivai à la berge avant lui.

Quand nous fûmes habillés, je me retournai une seconde pour regarder la mare, avant de retraverser les fourrés. La surface en était merveilleusement calme et luisait sous la lumière mourante comme une plaque d’étain, mais il me sembla voir à l’autre extrémité, les inexplicables remous qui faisaient osciller les herbes du fond.

Pas un mot ne fut prononcé entre nous sur ce qui s’était passé, ni dans la soirée, ni le lendemain; mais quand vint le soir, je refusai net de l’accompagner à l’étang et lui laissai entendre que, vu l’état de ses nerfs, il ferait mieux de m’imiter. Il secoua la tête sans rien dire et partit seul. Pendant qu’il était absent, je fus saisi par l’énorme ridicule de la situation et, lui laissant un mot, je bouclai ma valise et partis sans plus de formalités.

Un mois et demi plus tard, le hasard me fit passer sous les yeux un bref «fait divers» qui annonçait que M. Silver, de Sherborne (Devon), avait été trouvé mort dans un étang qui lui appartenait. Lorsque le cadavre fut découvert, il était à moitié sorti de l’eau, les mains étaient cramponnées désespérément aux branches d’un saule qui surplombait, et la figure était figée dans une grimace d’effroyable horreur. La mort était attribuée à un accident cardiaque.

Ma version à moi... était légèrement différente; mais je n’ai pas cru devoir la donner sur le moment, pour la simple raison que l’on ne m’aurait pas cru, pas plus que vous ne me croirez.

LIZZIE BLAKESTON

Faith Street donne dans Cambridge Road, et Cambridge Road aboutit à Mile End Road. Au numéro 12 de Faith Street, habitait la famille Blakeston. Le père et la mère étaient venus du Lancashire peu après leur mariage, et la nouvelle génération des Blakeston n’avait jamais connu comme horizon que les rangées de maisons sales et de boutiques douteuses qui s’étendent entre Mile End et Bethnal Green. A l’est, c’était Bromley et Bow; à l’ouest, Whithechapel, puis la Cité, et plus loin encore, entouré d’un nuage d’irréelle splendeur, le West-End, où une aristocratie légendaire vivait parmi les ors et les pourpres, dans la mollesse et les plaisirs.

Les jeunes Blakeston n’avaient sur l’existence de cette aristocratie lointaine que des données assez vagues, et ne s’en souciaient guère. Tout l’intérêt de la vie se concentrait pour eux dans la question sans cesse renaissante des comestibles, question dont les ressources cruellement irrégulières de la famille faisaient trop souvent un insoluble rébus. Quand les fonds étaient bas, et le crédit épuisé, les repas se composaient uniformément de thé faible et de pain vaguement frotté de margarine; encore les tranches étaient-elles parfois d’une minceur criminelle.

Ces contretemps affligeaient surtout Bunny, gros garçon mélancolique, dont les huit ans étaient hantés par des rêves d’abondante nourriture. Aux époques de famine, il promenait sa tristesse devant la boutique où l’on vend du poisson frit et des pommes de terre, ou devant celle encore où s’étalent, à côté des quartiers de viande, de massifs puddings au suif parsemés de raisins rares; et l’odeur délicieuse de la graisse chaude augmentait son désespoir. Aux jours d’abondance, il mangeait avec une résolution sauvage, et même repu, il était sans gaieté, prévoyant les jeûnes à venir.