Quand Lizzie l’entendit exécuter pour la première fois Geneviève, sweet Geneviève, avec des ralentissements langoureux aux bons endroits, elle retint son souffle et pensa défaillir. Elle avait toujours conservé une tendresse secrète pour les pianos mécaniques, les orgues et les fanfares; mais ceci était différent: c’était l’enchaînement miraculeux des sons, la vraie musique enchanteresse et poignante, qui lui était révélée, et la seule idée qu’elle, Lizzie, pouvait aspirer à produire ces harmonies quasi divines la remplit d’un trouble profond. Ce ne fut donc pas la bonne volonté qui lui manqua, et elle eut en l’oncle Jim un professeur admirable, plein du feu sacré et d’une patience infinie; pourtant ses progrès furent presque insensibles, et l’oncle lui-même, tout en l’encourageant à persévérer, dut avouer que Lizzie ne semblait pas destinée à jamais devenir une des gloires de l’accordéon.
Même après qu’elle eut à peu près compris le maniement subtil des poignées et des trous, les premiers rythmes rudimentaires qu’elle sut évoquer manquaient absolument de vie. L’instrument, qui sous les doigts experts du professeur venait de mugir avec majesté ou de soupirer avec tendresse, ne produisait entre ses mains qu’une plainte anémique, une pauvre mélodie heurtée et faible, moins un chant qu’une lamentation molle, interrompue, malhabile, l’appel d’une petite âme élémentaire et triste. L’oncle Jim reprenait l’accordéon, faisait une démonstration, donnait quelques conseils, prêchait la force et l’audace; et Lizzie recommençait courageusement, serrant les lèvres et ouvrant des yeux étonnés sur ses insuccès.
Quand il la voyait prête à se décourager, l’oncle interrompait la leçon et jouait un des airs de son répertoire pour terminer agréablement la soirée. D’autres fois, il condescendait pour amuser Bunny, à reproduire avec son instrument des piaillements d’oiseau, des grondements de tonnerre et des clameurs aiguës de chien écrasé, et Lizzie oubliait son désespoir et riait aux larmes.
Un soir, il attaqua un air de cake-walk, et Lizzie, entraînée par la musique, se leva d’un saut, empoigna sa jupe à pleine main et se mit à danser. Voilà longtemps, bien longtemps qu’elle n’avait pas dansé; mais tous les pas qu’elle exécutait jadis lui revinrent à la mémoire en un instant; et quand elle eut parcouru deux fois d’un mur à l’autre la pièce étroite, elle était redevenue la petite fille aux bas troués que la ritournelle d’un piano mécanique grisait comme un philtre puissant.
L’oncle, qui l’avait d’abord regardée faire avec un sourire, fit signe à Bunny d’écarter les chaises, et accentuant la cadence du heurt de ses gros souliers sur le plancher, il joua tous les airs de danse qu’il connaissait, valses, polkas et gigues, en fredonnant et dodelinant de la tête. Et Lizzie dansa.
Elle dansa parce que chacune des mesures de la musique lui parlait avec une voix différente, lui chuchotait de tourner, de sauter d’un pied sur l’autre, de faire claquer ses talons sur le plancher, ou de s’avancer en tendant les bras. Elle suivait le rythme parce qu’elle s’y sentait contrainte, et le rythme rentrait en elle et lui suggérait les gestes nécessaires, soulevait ses pieds et les forçait à suivre à pas précis un tracé invisible, faisait monter les genoux, balançait le torse frissonnant sur les hanches raidies, ployait le cou mince sous un lourd vertige. Il y avait des cadences vives et claires qui semblaient remplir la chambre de joie et donner aux membres une légèreté surnaturelle, des cadences délirantes qui exigeaient des gestes brusques et le martèlement brutal des pieds fiévreux sur les planches. Lizzie les suivait toutes aveuglément, déroulant d’un mur à l’autre sa danse sans nom et sans règles, grave comme un rite, primitive comme le vol ivre d’un moucheron dans une traînée de lumière.
Puis le monde s’arrêta avec un choc; et il sembla que l’ombre descendait tout d’un coup, inexorable, après une longue attente.
La musique s’était tue, et Lizzie était assise sur une chaise, haletant un peu, avec un faible sourire étonné.
L’oncle posa l’accordéon par terre, appuya les mains sur ses genoux et poussa un long sifflement.
—Mais, petite, dit-il, c’est que vous savez bien danser!