L’oncle Jim comprit tout de suite qu’il avait fait jusque-là fausse route en essayant d’enseigner la musique à sa nièce; il était clair qu’elle n’était pas née pour l’accordéon, mais bien pour la danse, et c’était de ce côté qu’ils devaient diriger tous deux leurs efforts.
Lizzie fut un peu étonnée et presque offensée de l’entendre insinuer qu’elle avait encore beaucoup à apprendre; elle se souvenait des triomphes de son enfance et protestait que quelques semaines de pratique lui rendraient toute la souplesse d’antan. Mais l’oncle avait des idées sur la danse, des idées particulières et très arrêtées, et quand il les exposa à Lizzie, ce lui fut une révélation presque aussi complète que quand elle l’avait entendu pour la première fois jouer de l’accordéon.
Elle avait accompli sous sa direction quelques exercices et se reposait. C’était l’heure où le marchand de sable passe pour les enfants et où les petites travailleuses fatiguées songent qu’il n’y a plus qu’une courte nuit entre l’heure présente et le travail du lendemain. L’oncle Jim était assis, penché en avant, les coudes sur les genoux, maniant rêveusement l’accordéon d’où sortaient à chacun de ses gestes des plaintes étouffées.
—Voyez-vous, petite, n’importe quelle jeune oie qui n’a pas les genoux trop raides ni la taille en bois peut donner des coups de pied en l’air, se casser en deux et appeler ça de la danse. Mais nous pouvons faire mieux que cela, petite, beaucoup mieux! Les gens du grand monde s’attrapent par la taille et tournent en rond en faisant des manières, et ils appellent ça aussi de la danse. Mais si vous prenez une duchesse et si vous la mettez sur une plate-forme de deux pieds de côté, bien sonore, et si vous lui jouez un air de danse, un vrai, qui vous enlève comme feraient des coups de fouet dans les jambes, et que vous lui disiez de chanter cet air-là avec ses pieds, eh bien, elle ne saura pas, la duchesse! elle ne saura pas, petite! Et toutes ses manières ne l’empêcheront pas d’avoir l’air d’une sotte, parce qu’elle ne saura pas.
Entendant cette parabole, Lizzie perçut clairement que sa mission en ce monde était de faire ce que la duchesse n’aurait pas su faire: de monter sur une plate-forme bien sonore et de chanter un air avec ses pieds; et qu’en dehors de cela, la vie ne serait jamais pour elle qu’une chose incolore et sans joie.
Pour la première fois de sa vie, Lizzie sut ce que c’est que d’avoir un vrai désir, un désir qui vous hante et qui vous mène, et qui, oublié un instant, revient vous éveiller avec un sursaut au milieu de la routine du jour. Elle avait des moments de terreur affolée, la terreur d’avoir commencé trop tard, alors qu’il n’était plus temps, ou la terreur encore de quelque chose d’inattendu et d’inévitable qui viendrait tout à coup l’arrêter. Puis sa peur se dissipait, et son calme coutumier revenant, elle se sentait envahie d’un grand espoir. Elle allait ce jour-là revenir de l’usine à la maison en toute hâte, boire son thé, manger une tartine et l’oncle arriverait pour la leçon du soir. Elle écouterait tous ses conseils et s’appliquerait très fort, sans perdre une minute, afin de hâter ses progrès. Et elle recommencerait le lendemain et les jours suivants, et bien d’autres jours encore, jusqu’à celui où elle pourrait enfin monter sur la plate-forme, son rêve, le carré de planches compact et sonore qui serait son piédestal; et là, scandant la musique miraculeuse du choc précis des talons et des pointes, répandre sur le monde l’ivresse du rythme qui la grisait.
Lorsqu’elle fixait un certain point sur le mur pendant assez longtemps sans penser à rien, elle voyait son rêve se réaliser en image. Tout y était: la plate-forme glorieuse, Lizzie, une Lizzie un peu transformée, qui avait des cheveux d’aurore, un sourire vainqueur et pourtant très doux, et probablement un collier de perles au cou; et tout autour, il y aurait... elle ne savait pas au juste quoi, mais ce serait glorieux aussi. Certainement pas les murs resserrés et humides ni les vitres sales de la corderie; c’étaient peut-être des figures, d’innombrables rangées de figures claires qui formaient un amphithéâtre, mais quoi que ce fût, ce serait bien; car il n’y aurait plus rien d’ennuyeux ni de laid. Et les belles juives de Whitechapel Road jauniraient d’envie.
Elle était généralement rappelée à la réalité par un bruit quelconque ou le coup de pied charitable d’une voisine qui voulait lui éviter une amende; et elle se remettait au travail de bonne grâce, avec un sourire un peu supérieur, parce qu’elle était seule à savoir ce qui allait arriver.
Et l’été vint. Il vint tout à coup, après un printemps tardif et froid, et peut-être qu’il remplit les campagnes de merveilles, mais dans Mile End et Stepney il pesa lourdement. Le soleil chauffa à blanc le toit de zinc de la corderie et transforma en étuve le long atelier où flottaient des poussières de chanvre, et les heures chaudes se traînaient l’une après l’autre au long des interminables journées.
Le soir arrivait pourtant, mais il n’apportait à Lizzie que Faith Street, pareille à un long couloir tiède et sans soleil, emplie d’une atmosphère stagnante où se fondaient tous les relents du jour. Quand l’oncle Jim tardait à venir, elle montait pour l’attendre dans la pièce du premier, et s’asseyait à sa place favorite près de la fenêtre. A cette heure-là, il venait souvent par-dessus les toits des maisons d’en face une brise un peu plus fraîche, qui annonçait l’approche de la nuit; et même quand la brise manquait, les teintes douces du ciel entre les cheminées étaient une sorte de réconfort.