Bunny, qui lui tenait généralement compagnie, se laissait parfois attendrir par la paix du soir et lui révélait ses aspirations. Il désignait le couchant par un geste vague et disait pensivement: «Tu vois, là où c’est vert. Hein! et ce que ça doit être loin!» Et après un silence: «Je voudrais bien y aller voir!» Il ne songeait probablement qu’à cette partie du monde qui devait se trouver directement au-dessous de l’horizon aux nuances d’aigue-marine; mais Lizzie, s’imaginant qu’il aspirait au firmament même, le regardait d’un air soupçonneux et se contentait de secouer la tête.

Elle n’éprouvait aucun désir de ce genre. L’idée de déplacement s’associait dans son esprit à des embarras nombreux, une grande fatigue, l’intrusion dans un milieu inconnu et probablement hostile. Non, elle préférait attendre son bonheur sur place... Elle sentait confusément qu’elle avait une quantité de souhaits à formuler; mais elle ne pouvait guère les séparer l’un de l’autre. Ils formaient un tout, un régime complet dont l’avènement viendrait modifier un état de choses par trop défectueux; mais séparés, ils perdaient leur prestige.

L’obscurité venait peu à peu, peuplée de formes vagues, tachée de lumières, et Lizzie se prenait à songer que si un de ses désirs pouvait être réalisé, elle souhaiterait avant tout que le soir durât plus longtemps. D’abord le soir était souvent frais et agréable; on avait fini de travailler et il y avait encore toute la nuit avant qu’il fallût recommencer. Toutes les dures nécessités du jour, les abus odieux, les flagrantes injustices cessaient, après tout, d’être si intolérables. Peut-être que le lendemain, ou un peu plus tard, tout s’arrangerait; et en tout cas, tant que le soir durait, on n’avait pas besoin d’y songer. Le soir était une heure de repos et de dédommagement, il venait rectifier d’une pesée légère les balances irrémédiablement faussées, et donner au pauvre monde presque toute sa mesure de paix. Lizzie aurait bien aimé qu’il durât plus longtemps; pour le moment, elle n’en demandait pas davantage.

Le grincement d’une porte poussée annonçait l’arrivée de l’oncle, et elle descendait le retrouver. Quelques instants plus tard Faith Street était secoué dans sa torpeur par un refrain qui montait alerte et léger, un air de danse qui semblait lancer un défi à toutes les lourdes choses immobiles et emporter le reste dans une irrésistible ronde. Et bientôt se mêlait à la musique un autre son plus alerte encore, le tapotement de deux pieds vivants sur les planches.

Ils suivaient d’abord la cadence timidement, hésitant un peu; puis quand elle se faisait plus allègre et plus forte, leur battement s’élevait aussi, précis et clair, scandant le refrain, découpant en chocs nets chaque phrase de musique; et ils finissaient par dominer la voix de l’accordéon, emplir la maison d’une grande clameur rythmée qui se fondait en roulements ou s’espaçait en intervalles, marmottait une prière à petits coups discrets, s’affolait, se muait en défi, sortait par la fenêtre, insistante et brave, pour apprendre à l’univers indifférent que là-dedans, derrière les murs pelés et la porte vermoulue, il y avait Lizzie Blakeston, la petite Lizzie, qui dansait, dansait, dansait...

Un samedi soir en rentrant, Lizzie trouva l’oncle installé dans la pièce du rez-de-chaussée; sa figure et son maintien dégageaient une impression de mystérieux contentement. Il accueillit sa nièce d’un hochement de tête amical, et lui montra des yeux quelque chose qui occupait le fond de la chambre.

Lizzie suivit son regard, et joignant les mains, poussa un «Oh!» de surprise exultante: le mobilier sommaire de la pièce s’était enrichi depuis la veille, d’une plate-forme carrée formée de planches assemblées avec art, une petite plate-forme qu’on devinait au premier coup d’œil bien assise, forte et légère, élastique comme un tremplin et sonore comme un tambour.

Lizzie s’y campa d’un saut, arracha son chapeau et le lança sur la table, donna quelques coups de talon d’essai, poussa un éclat de rire aigu, reprit aussitôt un air de gravité surnaturelle et dit: «Y a du bon!» Et l’oncle Jim empoigna l’accordéon avec un large sourire.

Les enfants qui jouaient au milieu de Faith Street s’arrêtèrent tout à coup dans leurs ébats et, après une courte quête, vinrent écraser contre la vitre des figures multicolores. Ils arrivèrent juste à temps pour voir la danseuse s’arrêter, car l’oncle venait de reposer son instrument sur la table, et se renversant sur sa chaise, regardait son ouvrage d’un air de satisfaction modeste.

—Et voilà! dit-il. C’est moi qui l’ai faite, cet après-midi. Elle est bonne. Ça n’a l’air de rien, comme ça; mais il faut savoir. Puis il se leva et reprit son air mystérieux. «Ce n’est que le commencement, reprit-il. Remettez votre chapeau, petite, nous allons sortir.» Lizzie écarquilla les yeux et obéit.