Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas entendre.
Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine s'était façonné une sorte de polythéisme compliqué, tout un monde surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se considérer lui-même que comme un simple champ clos, où des démons assurément malins et des anges bons mais un peu simples se livraient sans fin un combat inégal.
Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre:
—C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté.
Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il expliquait, sans attendre des reproches:
—Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain!
Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes intentions.
—Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mère! Il ne faut pas qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à son père et je le tuerai...
—On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton chapelet et dis des prières.
Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait parfait et pur, délivré à jamais des embûches du Malin.