Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des Benedicite muets, Télesphore et Alma-Rose récitant les leurs à haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla à Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois.
Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.
—Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient nous voir.
La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main.
—Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous étiez revenu.
Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui avançait.
—Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit que les pluies de printemps arrivent...
C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver.
—Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine. Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous allons faire.
—Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le moins!