Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait à son père.
Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...
—Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre, avait dit le père.
Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, leur homme engagé.
Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent Herménégilde, Aglaé, Edwidge...
Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il avait des yeux d'un bleu étonnamment clair—chose rare au pays de Québec—à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine, par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.
Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent donc à faire de la terre.
Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre.
Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs, sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un taillis d'aunes.
Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun avait été fixée d'avance.