Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre, l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.

Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches et écrasait les jeunes aunes.

À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.

La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides, apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu, les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac.

Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage.

—S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable que ça.

Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se levèrent et sortirent de la maison.

L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.

Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une après l'autre les dernières racines.

Plus loin les trois autres hommes manœuvraient l'arrache-souches auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale; alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et les grosses racines torves.