Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive effleura son cœur comme une hirondelle rase l'eau.

—Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la track qui n'était pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est arrivé de La Tuque il y a deux jours passés.

—Ouais?

—Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.

—C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai passé par là.

—Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages passaient lui passerait bien. Seulement—vous connaissez bien ça, monsieur Chapdelaine—quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite traîne...

Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui vient en se cachant la figure.

—Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à vous couper la face...

—Oui. Eh bien?

Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse: