Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le cœur se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures rusées et cruelles.

Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession sinistre.

Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le font tomber sur les genoux.

Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux honnêtes pleins d'amour.

Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa chère vie contre les meurtriers.

Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin?

Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et le cœur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux divin.

Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, et tout naturellement ce sont les phrases de l'Ave qui montent à ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.

«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.»