Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige...

XI

Un soir de février le père Chapdelaine dit:

—Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, dimanche, pour la messe.

—C'est correct, son père.

Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour «amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux joies du cœur leur taille relative dans l'existence à côté de ces autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail journalier, la moisson, l'aisance future.

Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.