—S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable...
Et encore:
—Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu n'aime pas ça.
En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des formules absolues, certaines.
—Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...
Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...
Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux pleins mois d'hiver encore.
Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.
Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.