Et tous se mirent à rire.

Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, maintenant.

—Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par icitte?

Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du cœur: la lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec chaleur quelques mois plus tôt...

Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.

—On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout est cher, on vit enfermé...

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné les mille duretés d'une terre impitoyable.

—Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel Chapdelaine, le pays icitte, la vie?

—Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à fait...