—Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire de la terre.
«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: «Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir de fatigue.
«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais une belle terre...»
La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on entendrait les chutes...
—Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à élever des moutons. Un soir...
Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre ce qu'il allait dire.
—C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les mangent.
«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger. Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du mal!»
«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait apeurés comme il faut.»
Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y avait de quoi lui briser le cœur.