La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.
Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique.
—À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est morte dans une place de même; c'est ma faute, certain!
Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre.
—Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire un règne heureux... Et puis tout à coup le cœur me manquait; je me sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né...
«Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre la raison.
«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans le fond de son cœur, parce que ça commençait à ressembler aux vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore mouver bientôt?»
«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot de chicane ni de malice.»
Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait comprendre.
—Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle.