POUTRÉ—Qu'as-tu fait, mon pauvre Félix?
FÉLIX—Mon pauvre père, c'est moi qui ai tiré le vin, c'est à moi de le boire'. Je ne consentirai jamais à ce que vous souffriez pour ce dont je suis seul coupable. Pardonnez-moi tous les chagrins que je vous cause, et laissons l'avenir entre les mains de la Providence; elle veillera sur les jours de votre enfant. (Il l'embrasse.) Adieu! (Le rideau tombe.)
Acte III
Le décor représente l'intérieur de la prison de Montréal. De nombreux prisonniers, parmi lesquels sont Cardinal et Duquette, Béchard et Toinon, assis tristement. Félix est seul assis sur le devant de la scène.
SCÈNE I
FÉLIX—Eh bien, mon pauvre Félix, que te reste-t-il de tous tes beaux rêves de gloire et de grandeur? . . . Quelle dérision que la destinée! . . . Il y a quelques semaines, je me voyais bientôt bel officier armé de pied en cap, pistolets à la ceinture, épée au côté ou bonne carabine au poing, marchant triomphant à la tête d'un régiment de patriotes victorieux. Il me semblait déjà entendre les acclamations du peuple sur mon passage: on me nommait déjà l'un des libérateurs de mon pays! . . . Et maintenant, pauvre insensé, je n'ai pour tout horizon que les murs d'un cachot où sont entassés mes compagnons d'infortune, et le temps n'est peut-être pas éloigné où je n'aurai d'autre piédestal que . . . la trappe d'une potence . . . Perdu! . . . pendu! . . . voilà un mot qui n'est pas agréable; le fait est que j'aimerais presque autant avoir toute ma vie la mine d'un Anglais, que celle quej'aurai cejour-là! . . . pendu! . . . Et puis dire que c'est aujourd'hui le tour de ce pauvre Cardinal et de ce pauvre Duquette! Pauvres garçons! oui, c'est aujourd'hui, vendredi 21 décembre! Le gouvernement a choisi ses premières victimes . . . mon tour ne peut tarder d'arriver C'était affreux, hier, de voir ce malheureux Cardinal embrasser sa femme et ses quatre enfants, et Duquette sa pauvre vieille mère . . . C'était déchirant! A peine 21 ans, être le seul soutien d'une vieille mère, et mourir . . . pendu! oh! (Il cache sa tête dans ses mains.) On ouvre! . . . Voilà le shérif . . . oui, c'est à peu près l'heure . . . O mon Dieu . . . le bourreau! . . . la sentence! . . .
(Le shérif entre suivi de plusieurs soldats, du geôlier et du bourreau. Le shérif a l'épée au côté; le bourreau est enveloppé de noir et masqué.)
SCÈNE II
Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, le BOURREAU, SOLDATS
SHÉRIF—Joseph Narcisse Cardinal, approchez et levez la main droite. (Il lit:) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de haute trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement de notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Narcisse Cardinal, avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie en cette province à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour de décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit, au lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme!»