Mme SAINT-VALLIER, debout un bougeoir à la main—Je te dis, ingrate enfant, que ton ridicule entêtement va nous faire chasser de cette maison. M. Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l'a encore jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour moi je suis lasse de cette pauvreté déshonorante.
BLANCHE—Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me répugne; j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis broder, donner des leçons de musique...
Mme SAINT-VALLIER—De la broderie! des leçons de musique! Voilà bien de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour vivre, quand on a vécu dans la meilleure société, quand on a tenu le haut du pavé!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!
BLANCHE—Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie pour vous savoir heureuse!
Mme SAINT-VALLIER—Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime sa mère, on ne lui refuse pas un léger sacrifice...
BLANCHE—Je suis prête à faire tous les sacrifices possibles, ma mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet homme. Il m'inspire trop d'horreur et de dégoût!
Mme SAINT-VALLIER—Tu l'épouseras cependant, et le mariage va se faire dans le plus court délai. Nous verrons bien si tu oseras désobéir à ta mère.
BLANCHE—Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de l'oser!
Mme SAINT-VALLIER—Indigne créature! enfant dénaturée! Je parviendrai bien à te réduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launière qui m'en empêchera. Un drôle qui n'a rien, et que tu préfères comme une sotte à l'homme le plus riche de Québec.
BLANCHE—Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s'il ne peut venir lui-même à mon secours. Mais peut-être le ciel m'a-t-il déjà envoyé un autre protecteur.