« Laissons ces noms de protestants et de catholiques, ne gardons que le nom de chrétiens », disait le chancelier l’Hospital. C’est le langage que tiennent les vrais patriotes ; une Revue conciliatrice, fondée il y a quelques années à Raguse, publie des articles dans les deux alphabets et s’intitule bravement le Slave (Slovinac). C’est le titre que M. Medo Pucich a donné à une de ses poésies les plus populaires :

« Que serait le Serbe sans le Croate ? — Ce qu’est le frère sans son frère. — Et le Croate sans le Serbe ? — Ce que sans son frère est le frère.

« Que serait le Bulgare sans le Serbe ? — Ce qu’est le père sans son fils. — Et le Serbe sans le Bulgare ? — Ce que sans son père est le fils.

« Que serait le Slovène sans eux trois ? — Ce qu’est l’époux sans son épouse. — Que serait leur groupe sans le Slovène ? — Ce que sans épouse est l’époux.

« C’est seulement à eux quatre — qu’ils forment un chœur harmonieux. — C’est alors que nous sommes un seul peuple — le peuple slave. »

Le sujet réel de ces discordes futiles en apparence est peut-être au fond plus grave qu’on ne l’imagine. Vous vous rappelez le mot de ce père de comédie qui fait dresser le contrat de sa fille : « Ah çà ! mais dans tout ceci il n’est question que de ma mort ! » Dans toutes les aspirations, dans toutes les querelles des peuples autrichiens, il y a toujours un sous-entendu. C’est que l’empire peut venir à se dissoudre, et que les nations dont il est composé lui survivront. Les conflits des Serbes et des Croates sont des chicanes de collatéraux qui se disputent à l’avance un héritage incertain. La Turquie est à peu près finie ; l’Autriche peut disparaître dans une commotion européenne. Les Slaves du Sud une fois maîtres d’eux-mêmes, qui prendra la tête du groupe ?

Le total des Croates catholiques, en Croatie, Slavonie, Dalmatie, Bosnie, Herzégovine, ne dépasse guère deux millions ; mais ils s’appuient sur la supériorité de la culture et de la tradition latine. Les Serbes orthodoxes sont plus de trois millions, quatre peut-être[17] ; leur civilisation est inférieure, mais ils ont à leur service deux États indépendants et déjà organisés, la Serbie et le Monténégro. Les musulmans de race serbo-croate sont au nombre de six cent mille ; pour le moment ils flottent entre les deux éléments rivaux ; ils apporteront un appoint précieux à celui dont ils embrasseront le parti. Je ne les ai pas observés d’assez près pour pouvoir me former une idée à ce sujet. Il me semble cependant, — sauf erreur, — que les musulmans ont en général plus de respect pour les catholiques que pour les orthodoxes. Le clergé catholique est plus instruit que l’autre. Les religieux franciscains qui desservent les deux provinces sont justement populaires. Avec leur robe de bure noire, leurs moustaches brunes, leur fier type slave, ils semblent des héros épiques déguisés en ascètes. Voici d’ailleurs un fait qui démontre avec éloquence la supériorité du clergé romain. On compte en Croatie un condamné sur douze cents catholiques, et sur six cent cinquante orthodoxes. Cette proportion s’explique par le caractère des deux religions, l’une faisant une large part à l’enseignement moral, l’autre confinée dans les rites et les manifestations extérieures de la foi.

[17] Un volume que je reçois de Belgrade, Srpska Zemlia (le Pays serbe), par M. le professeur Karitch, évalue le chiffre des catholiques à 2,400,000, et celui des orthodoxes à 4,200,000. Ces chiffres, le dernier surtout, me paraissent un peu exagérés.

Dans l’État autrichien, la Croatie fait partie du groupe hongrois ou transleithan, mais elle y garde une physionomie bien distincte. Elle forme avec la Slavonie un royaume autonome. Ce royaume, dit triunitaire, devrait comprendre aussi la Dalmatie, mais cette province en a été détachée par la conquête vénitienne et l’occupation française ; elle est aujourd’hui annexée à la Cisleithanie. Cependant les protocoles officiels la considèrent comme faisant toujours partie de la Croatie. A diverses reprises, les souverains autrichiens ont promis de la réannexer.

Les rapports de la Croatie et de la Slavonie avec la Hongrie sont réglés par une longue série de traités. Le premier remonte au douzième siècle. La Croatie a eu jadis des rois nationaux. Les noms des Drzislav, des Kresimir et des Zvonimir sont restés aussi populaires chez les Croates que peuvent être chez les Français les noms de Charlemagne ou de Philippe-Auguste. Au début du douzième siècle, leurs ancêtres offrirent la couronne à un roi de Hongrie, mais il n’y eut entre les deux États qu’une union purement personnelle analogue à celle qui existe aujourd’hui entre la Hongrie et le reste de l’empire.

Le représentant, le symbole vivant de cette union, c’était le ban, véritable vice-roi des Croates. Ce haut et puissant personnage existe encore aujourd’hui. Mais ses pouvoirs ne sont plus que l’ombre de ceux qu’il exerçait naguère. Il était nommé par le roi sur la proposition des États ; il réunissait en sa personne l’autorité civile et l’autorité militaire.

Il faisait son entrée solennelle dans Agram, tenant dans la main droite le sceptre, dans la gauche l’étendard. Des milliers de chevaliers, formant ce qu’on appelait l’armée banale, l’accompagnaient ; il prêtait serment devant les États dans l’église de Saint-Marc. Le ban qui ne se serait pas soumis à cette formalité n’eût pas été reconnu par eux, et le roi eût été obligé d’en nommer un autre.

Il avait le droit de convoquer la diète de sa propre autorité, sans demander l’avis du souverain ; il présidait les délibérations et sanctionnait les décisions des États. Lorsqu’il fallait lever des troupes considérables, c’est la diète qui décrétait l’insurrection. Le ban conduisait en personne l’armée croate ; parfois même la monnaie était frappée à son image. On comprend que les rois de Hongrie et plus tard les empereurs d’Autriche se soient appliqués à restreindre ce privilége[18].