Mais, du fond de son diocèse reculé, Mgr Strossmayer est le véritable chef spirituel de la nation croate : il est son véritable représentant auprès du Saint-Siége : Léon XIII a pour lui une haute estime et une sympathie profonde. Mgr Strossmayer poursuit un rêve généreux, difficile sans doute à réaliser, mais qui ne peut que sourire à un pontife intelligent et politique : il voudrait amener un rapprochement entre les catholiques et les orthodoxes, préparer la fusion de deux Églises longtemps séparées, et dont le conflit a amené la plupart des malheurs du monde slave. L’un des meilleurs moyens de préparer ce rapprochement, ce serait de ramener l’Église catholique croate à la liturgie nationale qu’elle a professée naguère avec l’autorisation du Saint-Siége, mais à laquelle elle a dû renoncer par suite du schisme byzantin. La Croatie possède, il est vrai, encore aujourd’hui quelques milliers d’uniates, qui célèbrent l’office en slavon. Il y a en Dalmatie un certain nombre de paroisses catholiques où la liturgie dite glagolitique est autorisée ; mais ce ne sont là que des exceptions. L’Église croate est romaine et n’est point nationale.

L’évêque patriote estime qu’en la ramenant à la liturgie primitive le Saint-Siége la rapprocherait de l’Église orthodoxe. Parlant la même langue, on s’entendrait vite sur le dogme. On renouerait la tradition de ces deux grands apôtres slaves, Cyrille et Méthode, qui surent tenir la balance égale entre Rome et Byzance, et dont la mémoire est encore aujourd’hui honorée et disputée par les orthodoxes et les catholiques. Grâce aux instances de Mgr Strossmayer, le Pape a même publié une encyclique, malheureusement peu exacte au point de vue de la critique historique, pour remettre en honneur dans le monde catholique le nom et le culte un peu oublié des deux apôtres. Le prélat a organisé, à cette occasion, un grand pèlerinage slave à Rome. Pour la première fois, en 1881, on a vu paraître ensemble au Vatican les délégués de la Croatie, de la Bohême, de la Pologne, les représentants de ce qu’on pourrait appeler le panslavisme catholique. A vrai dire, les démarches de Mgr Strossmayer n’ont pas été accueillies jusqu’ici des orthodoxes comme il aurait pu l’espérer. Des fanatiques ont publié, en Russie et à Belgrade, des volumes ou des brochures dans lesquels ils accusent la curie romaine de leur avoir escamoté les deux saints, et l’évêque d’être le complice d’une mystification[16].

[16] On peut consulter, sur le rôle réel des deux saints, mon ouvrage : Cyrille et Méthode, étude sur la conversion des Slaves au christianisme. Paris, 1868. Voir également l’opuscule : Die heiligen Cyrill und Method, von Bischof J. G. Strossmayer (traduit du croate). Vienne, 1881.

A l’occasion de cette fête nouvelle, Mgr Strossmayer avait sollicité du Pape la faveur de faire célébrer — une seule fois, à titre exceptionnel — la liturgie dans cette langue slavonne que Cyrille et Méthode ont mise en honneur, et qui fut autrefois autorisée par plusieurs papes. Léon XIII, si je suis bien informé, n’eût pas mieux demandé que de déférer à ce vœu. Déjà le bruit courait que l’autorisation était accordée ; les éditeurs d’Agram préparaient de petits missels en langue slavonne. Les fidèles se réjouissaient d’un retour aux anciennes coutumes, qui flattait à la fois leur dévotion et leur patriotisme. Mais le gouvernement hongrois, toujours affolé par le spectre du panslavisme, a eu peur même de l’ombre des saints Cyrille et Méthode. La célébration de la messe et des vêpres en langue slavonne, même pour une seule fois, est devenue une affaire d’État. Des dépêches ont été échangées entre Pesth, Vienne et Rome. La curie, désireuse de ménager les Magyars, déjà fort enclins au protestantisme, a dû céder et se refuser aux vœux du prélat patriote. Mgr Strossmayer n’en reste pas moins en termes excellents avec Léon XIII ; le jour où les circonstances politiques le permettront, il entrera certainement au Sacré Collége. Il en ferait l’ornement par ses vertus et son éloquence.

CHAPITRE V

Les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes. — Situation politique du royaume triunitaire. — Le ban, la frontière militaire, griefs des Croates.

Les Croates vivent en contact perpétuel avec des concitoyens de religion orthodoxe. Mais dans ces contrées orientales, la religion est toujours une des formes de la nationalité. En France, un Bourguignon catholique et un Bourguignon réformé se sentent et se disent Français tous les deux ; ils n’ont qu’un idéal, c’est de rester à jamais citoyens d’une même patrie. Il n’en est pas de même chez les Slaves méridionaux ; un catholique est Croate, un orthodoxe est Serbe. Actuellement, sur deux millions environ d’habitants que renferment les pays croates (en laissant de côté la Dalmatie, province cisleithane), on compte treize cent mille catholiques et près de cinq cent mille orthodoxes. Tous sont citoyens du même État, membres du même groupe politique ; tous parlent la même langue. Cependant la religion les rattache à des origines différentes, et leurs aspirations plus ou moins lointaines d’avenir ne sont pas complétement identiques.

Les catholiques sont des Autrichiens plus convaincus ; les orthodoxes songent parfois qu’ils ont au delà de la Save des frères indépendants qui possèdent un royaume, un drapeau, une armée. Ils ont nécessairement plus de sympathie pour la Russie, qui est le grand empire de leur foi. Ils préfèrent les livres imprimés en caractères gréco-slaves et se rattachent au mouvement littéraire qui a ses foyers à Belgrade, à Novi Sad (Neusatz), à Pancsevo. Les catholiques, au contraire, tiennent pour l’alphabet latin et la littérature dont Agram est le centre.

Une comparaison fera mieux saisir ces nuances un peu délicates. Il y a en Allemagne deux religions dominantes, le luthéranisme et le catholicisme. On imprime des livres avec deux alphabets, le gothique et le latin. Supposez que chacun de ces deux alphabets fût propre à l’une des deux religions ; que les luthériens eussent adopté le gothique, les catholiques le latin, il se formerait immédiatement une sorte de scission dans le monde littéraire. Les uns graviteraient vers Berlin, les autres vers Munich ; il s’établirait en Allemagne une espèce de dualisme.

Les hommes d’un esprit vraiment élevé, d’une large intelligence, planent au-dessus de ces misérables questions de liturgie ou d’orthographe. Suivant les besoins du moment, ils publient leurs œuvres dans l’un ou l’autre alphabet. C’est ce qu’ont fait, par exemple, MM. Bogisich et Medo Pucich, de Raguse ; M. Jagich, d’Agram ; M. Danicich, le savant linguiste de Belgrade. Les fanatiques, bien entendu, ne savent pas s’élever jusqu’à cette généreuse indifférence. Ils ne veulent voir partout que des Croates ou des Serbes, au gré de leur fantaisie. Tandis qu’ils se querellent, un troisième larron, l’Allemand, s’introduit chez eux, fonde des journaux, ouvre des écoles et s’efforce de leur persuader qu’ils sont avant tout… des Autrichiens. Dans les villes dalmates, moitié slaves, moitié italiennes, on a vu parfois les Serbes, ou ceux qui se croyaient tels, voter pour le candidat italien plutôt que pour le croate.