Il n’y a ici ni censure laïque ni censure ecclésiastique. Ce sont les mœurs qui font la police de la presse. Les doctrines hétérodoxes s’étalent librement dans les journaux de Vienne, qui encombrent les tables des cafés. L’opinion publique ne les ignore pas. Mais ces doctrines étrangères n’ont aucune prise sur elle. Autant que je puis être informé, on n’entend parler, chez les Croates, ni de grèves ni de socialisme. Leur pays ne connaît point les maux qui résultent d’un excès de civilisation, d’une science absorbée trop tôt par les masses populaires et mal dirigée ; il ne souffre point de la plaie du nihilisme. En revanche, il souffre des misères qu’engendrent l’ignorance et la barbarie. Le brigandage est encore fréquent ; il n’est guère de saison où l’on n’apprenne que telle voiture de poste a été dévalisée par des bandits.
Je comparais tout à l’heure la Croatie à un État théocratique. Il ne faudrait pas cependant s’imaginer que le pays donne tout au clergé et ne lui demande rien. Je reçus un jour pendant mon séjour à Agram la visite d’un député, professeur à l’Université, homme fort distingué, très-catholique, ou si l’on veut prendre le mot au sens français, très-clérical. Il me parla avec émotion de la crise antireligieuse que la France traversait en ce moment, des ordres dispersés, du clergé persécuté. Je me permis de lui demander sous quelles conditions les congrégations religieuses existaient dans son pays.
— La première, me dit-il, c’est l’autorisation de la diète, qui se fait soumettre les statuts, les modifie au besoin et les rejette s’ils lui semblent contraires aux intérêts de l’État. Ainsi nous avons là-bas — il me montrait une colline voisine de la ville — des Sœurs de Sainte-Madeleine. Ce sont des Allemandes ; chassées de la Prusse, elles sont venues nous demander asile. Nous ne les avons autorisées qu’après avoir pris connaissance de leurs statuts.
— Et si elles avaient refusé de les communiquer ?
— Dans ce cas, nous ne les aurions pas autorisées à résider dans le royaume.
Mon interlocuteur parut fort surpris quand je lui démontrai que le gouvernement de la République française n’avait pas émis d’autres prétentions que celles de la Croatie conservatrice et cléricale.
Cet esprit religieux des Croates s’explique en partie par le prestige d’une longue tradition, par le voisinage de l’Italie, surtout par l’influence qu’exerce sur le pays un clergé patriote et éclairé. Sauf quelques rares exceptions, les ecclésiastiques sont à la tête du mouvement politique ou littéraire de la nation. Ils défendent ses droits au Parlement ou dans la presse ; ils dirigent ses institutions scientifiques. J’ai rappelé plus haut que le président et les deux secrétaires de l’Académie étaient des ecclésiastiques. L’Académie et l’Université ont été fondées par l’initiative d’un prélat éminent, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo en Slavonie.
Le nom de Mgr Strossmayer a été surtout connu en Europe par le rôle libéral qu’il a joué au dernier concile du Vatican. J’ai tracé de lui à cette époque[15] un portrait qui est encore exact aujourd’hui. Je n’ai que quelques traits à y ajouter. La vie de l’éminent prélat peut se caractériser par le mot bien connu : « Il a passé en faisant le bien. »
[15] Voir le Monde slave, p. 113-134. Voir aussi le récent volume de M. de Caix de Saint-Aymour : les Pays sud-slaves de l’Austro-Hongrie. Paris, Plon, 1883.
Il a fondé l’académie d’Agram ; il a fourni les premiers fonds pour l’établissement de l’université ; il vient de bâtir à ses frais une cathédrale dans sa résidence de Diakovo ; il a donné à la capitale de la Croatie la galerie de peinture qui ornait son palais épiscopal et qui constituait déjà tout un musée. Il entretient de ses subsides de jeunes artistes, des étudiants. Les Croates l’ont surnommé le premier fils de la patrie. Nul ne mérite plus que lui ce nom glorieux. Il serait depuis longtemps archevêque d’Agram et cardinal, si son patriotisme ne faisait peur aux Magyars. On lui a préféré un ancien aumônier de l’insurrection hongroise, un ecclésiastique obscur, Mgr Michalovich, qui consomme les immenses revenus de son archevêché sans rien faire pour le pays.