Je me souviens d’une soirée passée en 1867 à l’Hôtel de l’Empereur d’Autriche ; j’étais en train de souper seul et sobrement dans la salle à manger, quand elle fut brusquement envahie par une bande joyeuse de gens fort graves d’ailleurs, magistrats, médecins, hommes de lettres : « Vous allez bien nous tenir compagnie, monsieur le professeur. » Une première santé me fut portée, et naturellement il me fallut bien y répondre et prouver par un discours bien rythmé que je n’ignorais ni les lois de l’étiquette locale ni celles de l’éloquence croate. Il était dix heures du soir quand les flacons de vin blanc commencèrent à circuler. Dieu sait combien chacun de nous reçut tour à tour de compagnes et dut adresser de remercîments. A cinq heures du matin, les toasts s’échangeaient encore. Mes souvenirs, un peu troubles il est vrai, m’affirment qu’en cette circonstance j’ai fait tout mon possible pour soutenir l’honneur de mon pays.

Parmi les diverses villes sud-slaves que j’ai visitées récemment, Agram est assurément celle qui m’a laissé, au point de vue de l’hospitalité, les meilleures impressions. A peine arrivé à l’hôtel, j’ai dû en échanger le séjour contre le cordial accueil d’une famille affectueuse et prévenante ; cette circonstance contribue certainement encore à embellir mes souvenirs de voyage. Il y a toujours un peu d’égoïsme dans les impressions du touriste. Que mes aimables hôtes, M. et madame Markovich, me permettent de leur envoyer ici l’expression émue de ma reconnaissance.

Bien que les Croates et les Serbes soient de même race et parlent la même langue, il existe entre eux des différences bien tranchées. Le Serbe, essentiellement démocrate et égalitaire, ne reconnaît aucune aristocratie, aucune distinction de catégories sociales. Les Croates, au contraire, ont une hiérarchie complexe. Les nobles sont chez eux presque aussi nombreux, toute proportion gardée, que chez les Polonais ; les titres sont aussi variés que les tchines chez les Russes. Je ne sais si c’est à une influence hongroise qu’il faut attribuer cette particularité ; je penserais plutôt à une tradition romaine ou byzantine. Dans ces contrées, la langue latine a été jusqu’au début du dix-neuvième siècle celle des affaires publiques ; elle a disparu, mais certaines épithètes emphatiques sont encore employées pour désigner les distinctions sociales.

Ainsi les joupans ou préfets portent l’épithète d’illustrissimi (presvetli) ; d’autres fonctionnaires sont clarissimi. A tel personnage on donne l’épithète de velmojni (potentissime), à tel autre celle de veleuczeni (doctissime) ou de preuzviseni (excellentissime). « Comment vous permettez-vous de m’appeler clarissimus ? disait un fonctionnaire de ma connaissance à un de ses subordonnés. Vous savez bien que je suis illustrissimus. » Le personnage en question est un écrivain fort distingué, et ses ouvrages lui ont acquis une illustration plus durable que celle des fonctions dont il a pu être revêtu.

Cette pompe du langage se retrouve dans la plupart des manifestations extérieures de la vie sociale. Il m’a été donné un jour d’assister à l’enterrement d’un bon bourgeois. Quatre chevaux traînaient le corbillard sur lequel s’étalait un cercueil tout doré. Un grand heiduque, vêtu en hussard de la mort, kolpak noir à plumet, brandebourgs d’argent sur une redingote noire, ouvrait le cortége ; d’autres heiduques revêtus du même costume tenaient des cierges gigantesques. Une vingtaine de musiciens également en uniforme faisaient retentir des airs lugubres. On se fût cru pour le moins à l’enterrement d’un général.

Les Croates offrent le type, assez rare aujourd’hui en Europe, d’une nation absolument religieuse et où la libre pensée est complétement inconnue. Qui dit Croate dit catholique. Sans doute d’autres cultes sont professés dans le royaume. Mais ils représentent des nationalités distinctes. Les protestants sont Allemands, les orthodoxes (du culte grec) sont Serbes, les Israélites constituent, comme dans tout l’Orient européen, un véritable groupe ethnique, les confessionlose sont des Tsiganes[14]. Les divers cultes vivent d’ailleurs en excellents termes, et la Croatie est par excellence un pays de tolérance religieuse. Le mouvement antisémitique qui agite en ce moment l’Allemagne et la Hongrie ne s’est point fait sentir chez les Slaves méridionaux. Les Juifs sont généralement considérés comme de bons patriotes ; dans les pays mixtes, comme la Bohême, ils ont le plus souvent une tendance à se ranger du côté des Allemands. En Croatie, l’influence allemande est nulle, et les Israélites ne forment point un clan spécial au point de vue politique. Ils sont d’autant mieux traités que la masse du pays ne voit en eux ni des étrangers ni des adversaires. Dernièrement, à l’inauguration de la synagogue d’Agram, le clergé catholique était officiellement représenté. Il est rare de voir le Nouveau Testament rendre un aussi fraternel hommage à l’Ancien.

[14] Huit mille catholiques croates appartiennent au rite grec ; ce sont des uniates qui reconnaissent la suprématie du Pape.

Les clergés des cultes catholique et orthodoxe entretiennent des relations beaucoup plus cordiales que ne sont chez nous celles des curés et des pasteurs. Un pope en voyage ira fort bien demander l’hospitalité à un couvent de Franciscains. Un malade, à son lit de mort, fera appeler le prêtre orthodoxe, à défaut du curé.

Ce qu’on ne comprendrait pas en Croatie, c’est l’absence d’une religion positive. Nul homme éclairé n’oserait s’avouer athée ; aucun journal ne s’aviserait de publier un article mettant en doute le dogme chrétien, inspiré par une philosophie spiritualiste ou positiviste. Je ne sache pas que jamais un volume ait été écrit pour exposer les théories qui circulent couramment en France, en Angleterre ou en Allemagne. Ce ne pourrait être que pour les réfuter. La Croatie, à ce point de vue, semble en être encore à la période théocratique ; elle est certainement beaucoup plus orthodoxe que l’Espagne ou le Portugal. La presse d’Agram est aussi correcte vis-à-vis du dogme que pouvait l’être la presse romaine du temps de l’autocratie pontificale.

Ce phénomène est d’autant plus frappant que la dévotion populaire, considérée dans ses formes extérieures, paraît très-modérée. On ne voit point dans les églises ces prosternements, ces signes de croix, ces élans mystiques, qui étonnent le voyageur non-seulement dans les pays du Midi, mais même en Pologne. Je me rappelle avoir rencontré dans la cathédrale de Vilna une bonne femme qui faisait sur ses genoux le tour du sanctuaire. Le paysan croate ne me paraît point capable de ces ascétiques exploits.