— C’est que nous étions en train de chanter des chansons croates ; un Allemand aurait pu nous dénoncer. »

Aujourd’hui, la frontière est décidément rendue à la vie civile ; mais elle n’est pas encore complétement restituée à la Croatie. Au point de vue du droit public, elle en a toujours fait partie intégrante. En 1848, en 1861, en 1865, ses délégués ont paru au parlement d’Agram. En 1868, lorsqu’il s’est agi de discuter l’accord avec la Hongrie, ils n’ont point été convoqués. On se méfiait de leur indépendance et de leur patriotisme. Ce n’est pas évidemment sans quelque chagrin que les Magyars voient la frontière entrer définitivement dans le royaume triunitaire, dont la population va se trouver accrue de près d’un tiers. Trente-cinq députés nouveaux vont arriver au parlement d’Agram ; mais le nombre des délégués croates au parlement de Pesth ne sera pas augmenté proportionnellement. Depuis le 1er août 1881, la frontière a cessé d’être administrée militairement ; elle est passée sous l’autorité personnelle du ban ; mais il n’est pas encore question d’élections à la diète.

Si jamais l’idée venait à l’empereur d’Autriche de restituer au royaume triunitaire la Dalmatie, d’y joindre la Bosnie et l’Herzégovine, il se formerait un groupe jougo-slave de plus de trois millions et demi d’habitants. Si l’on y joignait les Slovènes, on arriverait à près de cinq millions. Ce serait presque l’Illyrie, dont le poëte Vodnik avait naguère chanté la résurrection. Mais il est douteux que les Hongrois se prêtent à une combinaison qui renforcerait l’importance de l’élément slave dans la monarchie. Une Illyrie slave, ce serait la ruine du dualisme, c’est-à-dire du système sur lequel les Magyars ont édifié leur puissance. Qui sait d’ailleurs combien de temps la Bosnie et l’Herzégovine resteront à l’Autriche ?

CHAPITRE VI
BELGRADE, LE DANUBE ET LA SERBIE.

Belgrade il y a quinze ans et aujourd’hui. — Progrès accomplis. — Ce qui reste à faire. — Vexations policières ; les passe-ports. — La douane autrichienne. — Les forçats. — La vie sociale et les partis.

Il y a quinze ans que j’ai visité Belgrade pour la première fois. C’était en 1867, au lendemain de l’évacuation des forteresses serbes par les Ottomans ; la Serbie, si longtemps opprimée, commençait enfin à respirer, grâce à l’heureuse et sage politique du prince Michel. Les patriotes se plaisaient à nourrir « de longs espoirs et de vastes pensées ». Ils considéraient leur pays comme le Piémont des Slaves méridionaux ; ils voyaient déjà la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie, groupées autour de lui, la défaite de Kosovo vengée, l’empire du tsar Douchan reconstitué. Je partageais ces illusions. Pendant la dernière guerre, j’avais suivi avec un intérêt ému les épreuves par lesquelles la principauté avait dû passer pour s’émanciper de la tutelle ottomane et devenir un royaume indépendant. La plupart des amis que j’avais quittés en 1867, les uns étudiants, les autres débutant à peine dans la vie politique, étaient devenus à leur tour des hommes d’État. Je me réjouissais de les revoir, de constater avec eux le progrès accompli, de mesurer l’espace qui leur reste encore à parcourir. Je suis arrivé les mains pleines de sympathies et d’illusions : je suis parti affligé et je dirai presque désenchanté. Est-ce la faute des circonstances ? Serait-ce que l’âge mûr apporte avec lui un esprit morose que ne connaît point la jeunesse ? C’est une question à laquelle le lecteur impartial pourra peut-être mieux répondre que moi.

J’ai décrit autrefois la ville de Belgrade telle qu’elle m’est apparue au lendemain de l’évacuation des forteresses par les musulmans[20]. Je l’avais quittée chef-lieu d’une principauté vassale ; je l’ai retrouvée résidence d’un roi et capitale d’un État indépendant. Je dois reconnaître qu’elle a fait quelques efforts pour se mettre à la hauteur de sa nouvelle fortune. Le quartier turc, le Dortjol, avec ses maisons louches et ses ruelles étroites, a presque entièrement disparu. J’ai cherché en vain les ruines monumentales du palais où avait naguère habité le prince Eugène et celles de la grande mosquée turque, la Battal-Djamia. Tout cela n’est plus. Les autres mosquées, qui donnaient à Belgrade une physionomie orientale, ont été rasées. Deux seulement subsistent encore : l’une, entretenue par le gouvernement, pourvoit aux besoins spirituels des voyageurs musulmans ; l’autre, — ironie amère du destin ! — sert à fabriquer le gaz du théâtre national. Les derniers restes de l’enceinte fortifiée ont également disparu ; les débris des portes (Kapia) ont été nivelés ; Belgrade a maintenant comme Paris son boulevard (Chanats, de l’allemand Schanze), sur lequel on commence à élever des constructions élégantes. La plupart des ambassades y ont établi leur hôtel. Je regrette les consulats, dont les pavillons arborés aux grands mâts flottaient naguère si gaiement au soleil.

[20] Dans mon livre le Monde slave. Paris, 1872.

La nouvelle rue du prince Michel, droite, flanquée de trottoirs et presque pavée, est bordée de maisons à plusieurs étages et de magasins à l’européenne ; ils sont ornés d’enseignes cosmopolites dues au pinceau d’artistes indigènes : Au Viennois, Au Parisien. Je ne donnerais ni l’un ni l’autre pour un type de suprême distinction. Dans ces magasins modernes, le système métrique et la monnaie décimale sont désormais en usage. En ces pays lointains, le nom du mètre et de ses subdivisions a une douceur toute particulière pour des oreilles françaises. Le dinar (franc) et le décime ont heureusement remplacé l’effroyable anarchie monétaire, roubles, ducats, piastres, contre laquelle se débattait jadis l’étranger effaré. A vrai dire, les négociants serbes ne sont pas encore faits à ce progrès. Ils se servent bien de la monnaie nouvelle, mais ils persistent à compter en piastres. Faut-il s’en étonner, quand on voit nos paysans, dans certaines provinces, rester encore fidèles aux vieux noms d’écus et de pistoles ?

L’esplanade qui précède la forteresse, le Kalimegdan, naguère témoin de sanglantes exécutions, a été plantée d’arbres et constitue un agréable jardin de ville où la population oisive vient respirer, le soir, l’air frais du Danube. Le Konak du prince, devenu trop étroit pour la royauté serbe, est en train de se transformer en un palais grandiose. Sur la place, où la statue du regretté prince Michel a été récemment inaugurée, un théâtre permanent a été élevé. Nous voilà loin du temps où la Thalie serbe abritait ses pénates errants dans des granges ou dans des hangars. Je me rappelle avoir assisté autrefois à la représentation d’un grand drame intitulé : Miloch, ou la Délivrance de la Serbie. On y voyait des voïévodes, des heidouques, des raiahs, des pachas, des nizams. « Il y aura, avait dit l’affiche, une scène avec des décors. » Tout ce monde épique s’agitait dans un espace de trente mètres carrés. Les coulisses étaient figurées par des paravents derrière lesquels Turcs et Serbes dissimulaient à grand’peine leur stature héroïque. Aujourd’hui, Belgrade possède un vrai théâtre, une vraie troupe. Les acteurs se recrutent en grande partie parmi les Serbes de la Hongrie. Le public se passionne et ne dédaigne point les allusions politiques. Une représentation de Rabagas a été dernièrement le sujet d’une véritable émeute ; les jeunes gens croyaient que Sardou avait voulu rendre ridicules les chefs de l’opposition indigène : Rabagas n’était plus Gambetta, c’était M. Ristitch !