Voici encore un progrès fort louable, surtout en Orient. Les rues ont reçu des noms, et les maisons des numéros. On les a même appliqués d’une façon fort ingénieuse. Chaque maison a été ornée d’une petite plaque en fonte indiquant le nom de la rue et le numéro. Précieuse innovation pour l’étranger ! Malheureusement, l’édilité a fait badigeonner de blanc toutes les plaques, qui sont devenues aussitôt illisibles. Personne n’en tient compte, et je pourrais citer tel habitant qui ignore absolument la dénomination officielle de sa rue. Si vous demandez où est située telle oulitsa (c’est le mot serbe officiel), le passant riposte invariablement par le mot turc de sokak. Si, du moins, le touriste avait un plan à son service ! Mais le seul qui existe est en quatre feuilles grand aigle et vraiment peu portatif. Au bout de quelques jours, j’ai renoncé à courir après mes amis, et j’ai attendu patiemment qu’ils vinssent me chercher dans mon hôtel. Grâce à Dieu, Belgrade offre au voyageur une hospitalité suffisamment confortable. Ce qu’elle ne lui offre point, par exemple, c’est une poste restante bien organisée. J’ai vu, de mes yeux, un employé me déclarer que rien n’était arrivé à mon nom, et cela lorsque je reconnaissais sur les rayons un paquet de livres qui m’était destiné. J’ai entendu à ce sujet, dans les bureaux des légations, des plaintes sérieuses, et dont l’administration serbe devrait bien tenir compte. La poste serbe fait presque regretter l’ancienne poste autrichienne, qui avait la réputation — méritée ou non — de lire les dépêches, mais qui du moins les remettait exactement.
Tout en constatant avec sympathie les progrès accomplis, un peu lentement peut-être, mais au milieu du tumulte des guerres extérieures et des convulsions politiques, il faut signaler tous ceux qui restent encore à réaliser. Belgrade n’a point de quai sur la Save, et la berge mal pavée où abordent les voyageurs est vraiment trop primitive. On s’étonne de ne pas rencontrer un système d’éclairage conforme aux besoins de la civilisation moderne. Il est singulier qu’on n’ait pas encore établi une usine à gaz dans une capitale commerçante dont la population, suffisamment agglomérée, est certainement supérieure à trente mille âmes. Les optimistes se consolent, il est vrai, en pensant qu’on débutera tout à coup par l’éclairage électrique. Le pavage, sauf dans une ou deux rues privilégiées, continue à ne justifier nullement ce nom grec de kalderma (kalos dromos, la belle route !) que la tradition byzantine a légué à l’idiome serbe.
D’ici à deux ou trois ans, Belgrade, qui n’est encore accessible que par les voies fluviales, sera définitivement rattachée à l’Europe par le chemin de fer. J’ai visité sur les bords de la Save le vaste chantier où notre compagnie de Fives-Lille achève le grand pont de fer qui réunira prochainement l’Autriche à la Serbie. Deux locomotives courent déjà le long du fleuve et ballastent la voie. Non loin de Belgrade, on commence à percer des tunnels. Le royaume tout entier est couvert d’ingénieurs qui plantent des jalons et relèvent des niveaux. Bientôt Belgrade sera reliée à Pesth et à Vienne, à Sofia, à Salonique, à Constantinople. Elle deviendra une des grandes étapes du transit international. Il faut qu’elle s’apprête à jouer dignement le rôle de ville européenne. En attendant que le royaume soit traversé de part en part par la voie ferrée, on a du moins organisé quelques lignes postales. Une diligence, fort primitive d’ailleurs, franchit en vingt-quatre heures les 300 kilomètres qui séparent Belgrade de Nich. Dans la plupart des provinces, on voyage encore à cheval ou en voiture particulière.
Il faut espérer que, le jour où les railways auront définitivement pénétré en Serbie, le gouvernement serbe renoncera à des vexations policières qui ne se retrouvent plus nulle part en Europe, pas même chez ces pauvres Turcs, pas même en Russie. Le voyageur qui débarque à Belgrade est d’abord tenu d’exhiber son passe-port. C’est là une formalité qui n’est plus guère en usage dans les pays civilisés, sauf en Russie et en Turquie. Si la Serbie tient à se distinguer d’eux, c’est son droit, et il n’y a rien à dire. Ce qui est plus grave, c’est ceci. Le passe-port est remis à un gendarme qui happe le voyageur sur la passerelle même du bateau, sans lui donner le temps de se reconnaître. Il est expédié à la police serbe, qui ne le rend pas à son propriétaire, mais l’envoie à la légation compétente, où vous êtes libre d’aller le réclamer le lendemain ou même vingt-quatre heures après. Vous arrivez à Belgrade le samedi soir à cinq heures ; vous comptez y dîner et repartir immédiatement pour Nich ou Kragouievats ; impossible, votre passe-port est confisqué. Le lendemain dimanche, la légation n’est pas ouverte. Le lundi matin, vous courez à la chancellerie ; mais comme elle était déjà fermée le samedi soir, votre passe-port n’y est point encore arrivé. Total, quarante-huit heures d’internement à Belgrade. Les Serbes, auxquels je signalais non sans indignation cet abus de leur gouvernement, paraissaient fort étonnés. Ceux qui n’avaient jamais quitté le pays trouvaient la chose toute naturelle ; ceux qui avaient vécu en Europe ne s’apercevaient point de la différence. D’aucuns cherchaient à justifier leur administration.
— Notre pays est trop petit, disaient-ils ; si nous le laissions ouvert à tout le monde, nous serions envahis par les aventuriers de toute l’Europe. Nous avons subi des convulsions politiques ; la dynastie régnante des Obrenovitch a longtemps eu à craindre les complots de la dynastie tombée des Karageorgevitch. Il faut bien prendre ses précautions.
En vérité, ces précautions sont prises d’une singulière façon : le gendarme chargé de recueillir les passe-ports ne connaît aucune langue étrangère et d’ailleurs ne les lit même pas. On lui remet un papier plié en quatre, une note quelconque, et le tour est joué. Mon ami M. Jireczek, qui a visité Belgrade en 1874, raconte ceci : « J’ai vu, dit-il, dans un consulat, un monceau de notes de restaurant, de récépissés postaux, de laisser-passer de bétail, de quittances et autres documents du même genre, qui avaient été remis par des étrangers au gendarme ; il ne savait pas lire et prenait pour un passe-port tout ce qui portait un timbre ou un cachet[21]. » Ceci était écrit en 1875. Les choses n’ont pas changé depuis, si j’en crois les témoignages que j’ai recueillis dans certaines chancelleries. Le procédé est vexatoire, mais en revanche absurde, puisqu’il ne peut en aucune façon empêcher les gens suspects d’entrer dans le royaume.
[21] Le témoignage de M. Jireczek est peu suspect de malveillance. Il est, comme je crois l’être moi-même, un ami dévoué de la Serbie. Mais le premier devoir qu’impose la sympathie pour un peuple, c’est de lui dire franchement ses défauts.
Je sais des étrangers que leurs affaires appellent fréquemment à Semlin, de l’autre côté du Danube ; ils sont obligés, pour assurer la liberté de leurs mouvements, d’avoir un jeu de trois ou quatre passe-ports. Que mes amis serbes prennent la peine d’aller chez leurs voisins, en Bulgarie, en Roumanie, en Roumélie, dans les États aussi petits et plus récents que le leur, ils ne trouveront nulle part ces chinoiseries grotesques, véritables inventions de pachas en délire. Ce n’est vraiment pas la peine d’envoyer chaque année des jeunes gens étudier à Vienne, à Heidelberg, à Paris, pour qu’ils rapportent chez leurs compatriotes des idées aussi saugrenues en matière de police et d’administration.
Je cherche tous les moyens possibles d’excuser mes amis serbes. J’avais supposé que peut-être leurs procédés étaient provoqués par des procédés analogues de leurs voisins d’Autriche. Un beau matin, j’allai à Semlin tout exprès pour vérifier la chose. Pas le moindre gendarme sur le ponton autrichien ; on m’a laissé entrer dans Semlin et en sortir, sans daigner même s’informer de mon identité. Cette grande villasse ne mérite guère d’ailleurs d’être visitée. Je ne sais où Lamartine avait l’esprit quand il a écrit qu’elle lui était apparue « avec toutes les splendeurs de l’Orient ».
Il n’est pas aisé d’entrer en Serbie, — par Belgrade du moins, — même pour les honnêtes gens qui ont un passe-port ; il n’est pas plus commode d’en sortir. Le voyageur qui prend les bateaux de la Compagnie autrichienne, fût-ce pour aller à Semlin, doit : 1o présenter son passe-port à la police serbe ; 2o payer un droit fixe de 35 centimes ; 3o remettre le récépissé de ces 35 centimes au gendarme qui l’attend sur la passerelle ; 4o soumettre ses bagages à la visite de la douane autrichienne établie sur le ponton, et cela quand même il n’irait point en Autriche. Examinons un peu en détail ces formalités. Le visa des passe-ports à la sortie de la frontière ne se pratique plus aujourd’hui que dans un seul État, la Russie. Mais la Russie autocratique traîne après elle deux boulets : le polonisme et le nihilisme. La Serbie pourrait assurément choisir de meilleurs modèles.