Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler.
La seule raison du visa qui m’ait paru vraisemblable, c’est une raison fiscale, assez difficile d’ailleurs à justifier. On m’a proposé diverses explications. Autrefois, les bateaux à vapeur du Danube ne touchaient point Belgrade ; ils restaient à Semlin, sur la rive autrichienne. Il fallait aller les chercher en canot ; le gouvernement serbe profitait de ce trafic. Depuis que les paquebots abordent à Belgrade, cette source de revenu est supprimée. On la remplace par une taxe imposée au voyageur. Voulez-vous une autre explication qui ne vaut guère mieux ? La Save, comme je l’ai dit plus haut, n’a point de quai. La taxe en question serait destinée à produire les fonds nécessaires pour en construire un. Soit ; mais un gouvernement intelligent trouverait pour le prélever des procédés moins vexatoires. Il suffirait de faire percevoir l’impôt sous forme de surtaxe ajoutée au prix du billet. C’est ce qui se pratique chez nous pour les billets de chemin de fer. Personne en France n’a eu l’idée d’envoyer d’abord chez le percepteur les voyageurs qui veulent aller de Paris à Bougival. En tout cas, l’impôt est hors de toute proportion avec la matière imposée. Une excursion à Semlin coûte environ 1 franc ; le voyageur est frappé d’une contribution de plus de 30 p. 100. Il est vrai qu’il ne paye pas plus pour descendre jusqu’aux bouches du Danube. J’aime mieux croire qu’il s’agit d’une simple mesure protectionniste. On veut empêcher les Belgradiens d’aller chercher à Semlin les articles autrichiens qu’ils introduiraient au détriment de la douane dans le royaume. Quoi qu’il en soit, il y a là un abus à supprimer au plus vite. J’ai souvent lu dans les journaux de Belgrade de généreuses tirades sur la liberté et la dignité humaine. Si jamais ceux qui les écrivent sont au pouvoir, voilà pour eux une belle occasion de réformes à accomplir.
Du reste, il semble que tout ait été combiné dans le port de Belgrade pour la plus grande incommodité du voyageur. Après avoir échappé au policier et au gendarme serbe, à peine met-il le pied sur le ponton qu’il tombe aux mains du douanier autrichien. « Mais je ne vais pas en Autriche, je vais à Semendria en Serbie, à Viddin en Bulgarie, à Turn Severin en Roumanie. — Il n’importe ! Ouvrez vos malles. » Le voyageur non prévenu de cette formalité, qui arriverait à la dernière heure, se verrait inexorablement refuser l’accès du bateau. Les personnages diplomatiques ne sont pas même assurés d’échapper à ces vexations. Dernièrement, le ministre de Roumanie à Belgrade s’est vu, malgré ses passe-ports, obligé de laisser fouiller ses bagages. Les douaniers exigeaient de lui un certificat de l’ambassadeur autrichien. Qu’est ceci, sinon le fameux droit de visite naguère réclamé par l’Angleterre, et contre lequel l’Europe s’est insurgée à bon droit ?
L’Autriche a toujours tenu les Slaves méridionaux en suspicion ; elle a longtemps fait contre eux la police du Danube. Le temps n’est pas loin où les capitaines de ses paquebots livraient aux agents de Mithad-Pacha les Bulgares suspects qui naviguaient sous le pavillon de l’empire. Elle garde encore ses habitudes inquisitoriales. Je ne puis croire qu’elle déploie un tel luxe de douaniers uniquement pour empêcher quelques voyageurs de fumer du tabac serbe ou de boire du vin de Negotin à bord de ses bâtiments. Ah ! si les Anglais voyageaient dans ces contrées, comme ils feraient retentir les journaux de leurs doléances ! Ils sont malheureusement fort rares dans ces parages. De Belgrade à Constantinople, je n’en ai pas rencontré un seul.
Le bateau qui part de Belgrade, à six heures du matin, pour le bas Danube arrive la veille au soir sur les dix heures, venant de Pesth. Il dépose les passagers qu’il amène d’Autriche, mais refuse de prendre, pour passer la nuit à bord, ceux qui doivent partir le lendemain matin. MM. les douaniers ont besoin de dormir en paix et ne sauraient visiter les bagages à la lueur du pétrole. Force est donc au voyageur de passer la nuit à l’hôtel et de se lever à quatre heures du matin pour remplir toutes les formalités que j’ai indiquées plus haut. Ce que j’admire le plus, c’est le flegme avec lequel les Serbes supportent cette série d’avanies. On parle beaucoup de la liberté du Danube ; elle n’a point de pire ennemie que la Donaudampfschifffahrtsgesellschaft[22]. On se querelle dans les parlements de Bucarest, de Belgrade, de Sofia. Il y a des blancs et des rouges, des conservateurs et des libéraux. On verse des flots d’encre et des torrents d’éloquence. Pendant ce temps-là, le noble fleuve, le grand lien des trois États, reste aux mains d’étrangers qui l’exploitent et en font la police. Quand donc Serbes, Roumains et Bulgares sauront-ils s’entendre pour s’émanciper de ce monopole humiliant ? On me dit que dans tel de ces trois États il y a des personnages considérables qui ont des actions de la Société danubienne, et qui, en luttant contre elle, lutteraient contre leurs propres intérêts. Ce sont là, j’aime à le croire, des bruits calomnieux. Il y a des cas où une spéculation, d’ailleurs en soi-même indifférente, devient un véritable crime de haute trahison envers le pays.
[22] Compagnie de navigation danubienne.
Belgrade est donc pour le touriste une prison d’où l’on ne sort pas sans l’autorisation de deux ou trois geôliers. Cette prison, à certains moments, prend des allures de bagne. Si j’ai été blessé dans ma liberté, je ne l’ai pas moins été dans le sentiment élevé que j’ai de la dignité humaine. La forteresse de la ville, à peu près inutile aujourd’hui au point de vue militaire, sert de résidence à un certain nombre de forçats. Il y en a, hélas ! en tout pays ; mais ce qui est le propre de Belgrade, c’est l’exhibition perpétuelle de ces misérables. Ils ne restent pas renfermés dans la citadelle ; ils sont employés en ville aux corvées les plus diverses, et on les rencontre sans cesse par escouades, marchant sous la conduite d’un soldat en armes et faisant sonner leurs chaînes sur le rude pavé des rues. La capitale serbe est la seule ville d’Europe où j’aie jamais eu l’occasion de constater cette prostitution quotidienne de la dignité humaine.
Que les farouches compagnons de Miloch aient ignoré les délicatesses occidentales, rien de plus naturel. Que leurs descendants, les élèves des Bluntschli, des Faustin Hélie, des Stuart Mill, ne saisissent pas tout ce qu’il y a de dégradant, d’humiliant dans ces lamentables exhibitions, cela m’étonne. Il y a peut-être, en ce moment, à la Faculté de droit, à l’École des sciences politiques, un étudiant serbe qui sera quelque jour là-bas ministre de la justice. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, je le supplie de les méditer un instant dans l’intérêt de son propre pays. On ne peut pas civiliser tout un peuple en un demi-siècle ; on peut faire disparaître, du jour au lendemain, les marques extérieures de la barbarie.
La vie sociale était naguère presque inconnue à Belgrade ; elle commence à naître aujourd’hui. Il faudra cependant quelque temps encore pour que nos mœurs pénètrent dans toutes les couches de la bourgeoisie. Vous trouverez en Serbie cette hospitalité patriarcale qui installe l’hôte au foyer domestique, en fait un membre de la famille, une sorte de frère ou d’enfant d’adoption. J’ai joui longuement autrefois de cette hospitalité, et j’ai gardé un souvenir reconnaissant à ceux qui m’en ont fait connaître la douceur. C’était dans une vieille famille indigène qui n’avait jamais voyagé et ne connaissait d’autre langue que le parler national. Mais les salons sont rares à Belgrade, et ne s’ouvrent pas aisément. Les diplomates sont réduits à se recevoir entre eux et forment comme un îlot isolé.