Ces mœurs commencent pourtant à changer, grâce à l’influence de la jeune reine qui préside aujourd’hui la petite cour de Serbie. A moitié Russe, à moitié Roumaine, elle appartient par ses origines à deux pays où la femme est depuis longtemps émancipée du gynécée oriental. Les réceptions qu’elle a inaugurées dans les salons du Konak apprendront peu à peu aux dames serbes les charmes de cette vie délicate que les Belgradiens ignoraient presque complétement sous le règne précédent. Les Serbes appelés à représenter leur pays dans les grandes capitales de l’Europe en rapporteront certainement des traditions d’élégance et de courtoisie qu’ils transmettront à leurs compatriotes. Les légations étrangères, récemment installées à Belgrade avec tout un état-major de secrétaires d’ambassade, exerceront aussi une influence inévitable sur les mœurs des habitants.

J’ai trouvé les Serbes divisés sur toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. Je ne les ai vus d’accord que sur un point : leur enthousiasme pour la reine Nathalie. « Avez-vous vu notre reine ? » me demandaient mes interlocuteurs et surtout mes interlocutrices. J’ai le regret d’avouer que je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté à Sa très-gracieuse Majesté. C’est la première fois que les Serbes ont une princesse vraiment digne de ce nom. Lioubitsa, la femme de Miloch, n’était qu’une héroïque paysanne ; Hélène, l’épouse du prince Michel, était Hongroise d’origine et ne vivait pas en très-bons termes avec son mélancolique époux. La reine Nathalie est jeune, belle, intelligente. Elle réussira certainement à donner à ses sujets une idée de la vie sociale telle qu’elle se pratique à Pétersbourg et à Bucarest, à leur apprendre cet art de recevoir, que l’on peut ignorer même quand on pratique de la façon la plus cordiale les devoirs de l’hospitalité.

Malheureusement ce développement de la vie sociale, si désirable à tous égards, est fortement contrarié par les dissensions politiques qui agitent le pays depuis plusieurs années. Il y a, en Serbie comme en tous pays, des conservateurs et des libéraux ; il y a en outre deux partis bien tranchés : d’un côté, ceux qui estiment que le rôle de la Serbie n’est pas encore fini, et qu’elle doit travailler sans relâche à s’annexer tous les pays de langue serbe, la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie ; de l’autre, ceux qui croient que le développement de la patrie est arrêté jusqu’à nouvel ordre, et que le royaume doit se contenter des limites assignées par le traité de Berlin. Les querelles des deux partis, envenimées par les violentes discussions de la presse, ont atteint un degré d’acuité maladive. Dans une petite capitale moins importante que telle de nos sous-préfectures, le contact incessant des adversaires politiques donne lieu à des conflits sans cesse renaissants. Les meilleurs amis brisent d’anciennes relations parce qu’ils sont, les uns libéraux, les autres radicaux. On se traite mutuellement de traîtres et de vendus. Les démarches les plus banales de la vie privée sont interprétées au point de vue des passions du moment.

Je me rappelle à ce sujet un curieux incident qui date de mon premier séjour à Belgrade. Je vivais alors dans une famille serbe qui m’offrait la plus aimable hospitalité. Cette famille se plaisait à me présenter à ses amis, et je m’y prêtais d’autant plus volontiers que c’était le meilleur moyen d’étudier à fond la langue et les mœurs du pays. J’avais ainsi été présenté à une famille …itch, dont le chef était un haut fonctionnaire du ministère. A ce moment-là se tenait à Belgrade une réunion de l’Omladina serbe, c’est-à-dire de la jeunesse des écoles[23] ; j’y assistais naturellement. Après une séance orageuse, le gouvernement crut devoir dissoudre la réunion. Ce fut M…itch qui fut chargé de mettre cette mesure à exécution. Elle excita une fermentation générale.

[23] L’Omladina (la jeunesse) était une association de jeunes gens qui avait pour objet le développement de la littérature et de la nationalité serbes dans tous les pays habités par les Serbes, notamment dans la principauté et en Hongrie.

Quelques jours plus tard, un visiteur se présente chez mes hôtes ; ils me prient de passer au salon pour voir M…itch. Presque tous les noms serbes se terminent ainsi, et l’étranger peut aisément les confondre. Je suis assez myope, et le salon, — c’était au mois d’août, — avait ses jalousies et ses rideaux soigneusement fermés. Je ne reconnais point le visiteur, et la conversation se borne à un échange de banalités. Quelques jours plus tard, j’apprends que M…itch est fort mécontent de moi et convaincu que j’ai voulu l’insulter à cause du rôle qu’il a joué dans l’affaire de l’Omladina. Je ne m’étais point rappelé son nom, et ne l’avais point reconnu. Lui, s’imaginait de bonne foi que je m’associais aux passions du jour, et que j’avais tenu à lui témoigner mon indignation. Une courte explication suffit à dissiper le malentendu.

Lors de mon récent voyage, tel homme politique, depuis descendu du pouvoir, s’est montré indigné de me voir rendre visite à d’anciens amis actuellement dans l’opposition, plutôt qu’à des inconnus qui se trouvent aujourd’hui aux affaires. Un haut personnage, que je ne nommerai pas, a cru devoir chercher à m’être désagréable parce que je n’étais pas allé lui présenter mes hommages, alors que j’allais dîner chez son subordonné. Depuis quelques années, avec les chemins de fer et les emprunts serbes, il s’est abattu sur Belgrade toute une nuée de quémandeurs, parmi lesquels on a signalé même quelques aventuriers. Ils n’ont épargné aux gens en place ni les visites ni les flagorneries. Pour tel homme d’État, la présence d’un étranger, simple observateur, connaissant déjà les hommes et les choses, et ne demandant rien à personne, s’exprimant sur tout avec franchise, a semblé un phénomène extraordinaire et même désagréable.

Dans ces petites capitales, le rôle de l’étranger doit être des plus réservés. S’il se permet de signaler un abus, il n’est jamais sûr de n’être pas en face de celui qui l’a imaginé ou qui en vit. S’il apprécie un homme public, c’est peut-être en présence de son fils ou de son neveu. Le plus sage est donc de laisser parler les indigènes et de garder un silence religieux. Cette neutralité ne saurait cependant aller jusqu’à faire oublier ou renier de vieux amis qui ont le malheur d’être aujourd’hui dans l’opposition, et qui demain reviendront peut-être au pouvoir. « La roue de la fortune tourne, tourne sans cesse sans s’arrêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui qui était en bas, le voici en haut :

Kolo od srece u okoli

Varteci se ne prestaje.