Tko bi gori eto doli,

A tko doli, gori ustaje. »

Qui a dit cela ? Le Serbe Gundoulitch, qui ne faisait que mettre en beaux vers un axiome de la sagesse des nations.

CHAPITRE VII

La Serbie après le traité de Berlin. — L’armée. — L’instruction publique. — Les institutions scientifiques ; le musée ; la presse et la littérature. — Le Kulturkampf. — La Serbie, la Russie et l’Autriche.

Arrivons à des choses plus sérieuses. Chez ces États nouveaux, ce qu’il faut avant tout étudier, c’est la situation de l’armée et de l’instruction publique ; c’est le développement de la force matérielle, qui assure l’indépendance de la nation, et celui de la force morale, qui prépare son avenir. La Serbie, telle que l’a faite le traité de Berlin, ne compte que deux millions d’habitants. Mais son rôle n’est pas fini. Si vraiment elle doit être le Piémont des Serbes non encore affranchis, elle a encore une grande étape à parcourir. Si elle manque à son rôle de libératrice, elle n’a plus qu’à devenir une simple province autrichienne. Jusqu’à nouvel ordre elle ne peut pas désarmer. Elle doit entretenir une force militaire considérable, non pas seulement pour défendre ses frontières, mais pour se mettre en état de les élargir. Il ne faut donc point s’étonner si son armée absorbe près du tiers de son budget. Elle lui consacre neuf millions cinq cent mille francs.

Le service militaire est rigoureusement obligatoire pour tous les citoyens de vingt à cinquante ans. L’armée permanente ne comprend que les jeunes gens de vingt à vingt-deux ans. Elle présente un effectif très-restreint. Elle ne compte que dix bataillons d’infanterie, quatre escadrons de cavalerie, trente-deux batteries d’artillerie. L’armée nationale ou milice (narodna voïska) se divise en deux catégories correspondant, l’une à notre réserve, l’autre à notre armée territoriale. La première comprend cent bataillons d’infanterie, vingt-cinq escadrons de cavalerie ; la seconde, cent bataillons d’infanterie et quatorze de cavalerie. Les exercices peuvent durer jusqu’à vingt-cinq jours par an. Au total, en temps de guerre, la Serbie peut mettre sur pied environ cent cinquante mille hommes. Il y a dans cette armée d’excellents éléments. Je ne crois pas cependant qu’elle vaille l’armée bulgare, organisée et disciplinée par des officiers russes. C’est, dit-on, l’impression que le roi Milan aurait remportée de sa récente visite au prince de Bulgarie.

Les Serbes, dans les deux guerres qu’ils viennent de soutenir contre les Turcs, n’ont obtenu que de médiocres succès ; ils ont même vu leur territoire envahi et leur capitale menacée. Mais il ne faut pas oublier qu’ils avaient à lutter contre toutes les forces réunies de l’Islam. La Russie leur avait envoyé des volontaires ; au fond, sauf quelques exceptions héroïques, ils ne représentaient pas un élément militaire bien sérieux. L’empereur Alexandre II, dans un discours qui a eu quelque retentissement, s’est plu un jour à exalter la valeur des Monténégrins au détriment de celle de leurs congénères serbes. J’ignore quelle arrière-pensée inspirait le monarque russe : je crains qu’il n’ait cédé à un mouvement de mauvaise humeur impolitique. Quoi qu’il en soit, il est souverainement injuste d’exiger les mêmes exploits des Serbes que des Monténégrins. Pour ceux-ci, la guerre est en quelque sorte une industrie nationale ; pour les Serbes, peuple essentiellement agricole, elle constitue un état exceptionnel. Leur pays n’est d’ailleurs pas protégé par des défenses naturelles aussi formidables que celles du Monténégro.

L’armée serbe est actuellement divisée en quatre corps, qui font face aux quatre frontières du royaume : celui de la Choumadia (chef-lieu du commandement, Belgrade), celui du Timok (Negotin), celui de la Morava (Nich), et celui de la Drina (Valievo). Le point le plus faible de cette armée est peut-être l’armement. Il y a bien une fonderie de canons à Kragouievats ; mais il n’y a point de manufacture de fusils. Force est donc de faire venir les armes de l’étranger. L’armement de la Serbie est entièrement à la discrétion de sa puissante et jalouse voisine, l’Autriche. En cas de conflit avec elle, il faudrait s’adresser à la Russie, qui pourrait expédier des armes par la voie de Bulgarie ; mais le Danube étant fermé, l’expédition se ferait par terre dans des conditions fort défavorables. La Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, dont les intérêts sont solidaires, auraient peut-être quelques mesures à prendre pour s’assurer réciproquement contre les dangers d’une invasion. Plus je réfléchis, plus ces trois États me semblent destinés à former un groupe confédéré appelé à peser d’un grand poids sur les destinées de l’Orient. Neuf millions d’hommes, ce n’est pas un chiffre à dédaigner.

L’intérieur du royaume, avec ses massifs de montagnes et de forêts, peut être aisément défendu. En revanche, la capitale est à la merci du premier coup de main ; la forteresse, qui a été si longtemps la clef du Danube, produit encore quelque effet, grâce à sa masse imposante et au large développement de ses bastions ; mais ses murs tombent en ruine, et elle ne tiendrait pas devant quelques coups de canon.