La Serbie a été émancipée bien avant la Bulgarie ; elle compte aujourd’hui près de soixante-dix ans d’autonomie. Cependant, si l’on comparait les deux États au point de vue de l’instruction publique, du moins de l’instruction primaire, peut-être la supériorité serait-elle du côté des Bulgares. Un professeur de Belgrade, M. Karitch, dans un récent ouvrage[24], apprécie ainsi l’état intellectuel de son pays : « L’instruction publique, dit-il, est chez nous, en moyenne, fort arriérée, même dans les parties les plus avancées ; le nombre des écoles est excessivement restreint. Dans les provinces du Nord, l’école n’est pas fréquentée par la moitié des enfants qui sont en âge d’y aller. En remontant vers le Midi, cet état de choses empire de plus en plus. Il y a de grands espaces où l’on ne trouve pas une école ; on ne rencontre que des illettrés, sauf les popes et les moines. Encore leur instruction mérite-t-elle à peine ce nom. »
[24] Srpska Zemlia (les Pays serbes). Belgrade, 1882.
Voilà, certes, un tableau peu flatté. Comment expliquer cette infériorité des Serbes vis-à-vis des Bulgares ? Sans doute par ce fait qu’ils ne sont pas, comme leurs voisins, en contact avec les populations helléniques. D’ailleurs, ainsi que nous le verrons plus loin, les Serbes ont une supériorité marquée en ce qui concerne l’enseignement secondaire et supérieur. Il ne faut pas oublier que sous la domination ottomane il n’y avait d’autres écoles que celles des popes ou des moines. Le grand libérateur du pays, Miloch Obrenovitch, ne savait ni lire ni écrire. Un de ses principaux auxiliaires, le protopope Nenadovitch, qui fut chargé de diverses missions diplomatiques à Vienne, à Varsovie, à Moscou, raconte naïvement dans ses curieux Mémoires[25] comment se fit son éducation :
[25] Memoare Prota Nenadovitcha. Belgrade, 1867.
« Mon père, dit-il, me remit jeune encore aux mains de notre pope pour qu’il m’apprît à lire. Je commençai d’épeler dans un abécédaire de Moscou dont les lettres initiales étaient imprimées en rouge. Le pauvre pope m’instruisait comme on l’avait instruit lui-même. En ce temps-là, — il s’agit de la fin du dix-huitième siècle, — personne en Serbie n’avait l’idée de ce que pouvait être une école. Quiconque voulait apprendre quelque chose devait aller chez le pope ou au monastère. Les élèves pauvres étaient tenus de servir ou de soigner les chevaux ; mais on s’y résignait volontiers pour apprendre quelque chose. En ce temps-là, il n’y avait chez nous d’hommes considérés que les knezes (maires), les popes, les moines et les pandours. J’appris ainsi à lire chez le pope Stanoïé ; je commençais à lire le calendrier et je savais distinguer les fêtes. Et les bonnes femmes disaient à ma mère : « Tu es bien heureuse, sœur, d’avoir un fils si savant, qui peut t’indiquer les fêtes et te préserver du péché qu’on commet en travaillant les jours défendus. »
La statistique de l’enseignement, publiée en 1876 à Belgrade par M. Bogolioub Iovanovitch[26], donnait pour la principauté un total de 507 écoles primaires. L’auteur ne se dissimulait pas que son pays occupait à ce point de vue un des derniers rangs en Europe. Mais ce qui le préoccupait le plus, c’était moins le petit nombre des écoles que la valeur médiocre des instituteurs. « Ils n’embrassent leur profession, écrit-il, que comme pis aller, et la quittent dès qu’ils en trouvent une autre. » M. Iovanovitch nous apprend que sur cent recrues on n’en comptait alors que quinze sachant lire et écrire. C’est là sans doute un chiffre médiocre. Une élévation de 0 à 15 pour 100 en un demi-siècle constitue cependant un progrès considérable. D’après M. Iovanovitch, le nombre des écoles s’accroissait de 10 environ par an. Cette proportion paraît s’être maintenue. M. Karitch accuse pour 1882 un chiffre de 600 établissements primaires. Il faut tenir compte ici de deux faits importants : d’une part, les dommages subis par la Serbie pendant la dernière guerre ; d’autre part, l’accroissement de population résultant de l’acquisition des arrondissements de Nich et de Pirot.
[26] Statistika Nastave ou Knejevini Srbiji. Belgrade, 1876.
En somme, la Serbie possède aujourd’hui une école primaire pour trois mille habitants. Un dixième seulement des enfants fréquente l’école. Ce chiffre paraît en contradiction avec la proportion de 15 pour 100 de conscrits lettrés que j’ai citée plus haut ; mais l’annexion des provinces enlevées à la Turquie a nécessairement fait baisser le niveau moyen de l’instruction publique.
A l’exemple de la Bulgarie, la Serbie a proclamé le principe de l’obligation dans une loi votée par la Skoupchina au mois de décembre 1882. Cette loi fait aux instituteurs de fort belles conditions ; elle leur assure après dix ans de service une retraite égale à 40 pour 100 de leur traitement. Après trente-cinq ans de service, la retraite est égale à l’intégralité du traitement. J’ai assisté, pendant mon séjour à Belgrade, à un congrès d’instituteurs et d’institutrices. Ils m’ont paru sérieux et intelligents ; mais c’était évidemment une élite. L’instruction des filles est, bien entendu, très-inférieure à celle des garçons.
Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Stoïan Novakovitch, a eu l’heureuse idée de créer pour son département un organe spécial : le Prosvetni Glasnik. Ce recueil renferme des documents statistiques, des travaux de pédagogie ou de science vulgarisée. Les inspecteurs y publient leurs rapports et signalent les lacunes qu’ils ont constatées dans l’enseignement ou dans le matériel des établissements scolaires. Le Glasnik nous apprend qu’il existe actuellement deux écoles normales d’instituteurs : l’une à Belgrade, avec 143 élèves ; l’autre à Nich, avec 53 élèves. L’enseignement secondaire est représenté par trois gymnases : celui de Belgrade (490 élèves), celui de Kragouievats (445 élèves), celui de Nich (168 élèves). C’est donc un millier d’enfants, sur deux millions d’hommes, qui reçoivent les bienfaits de l’enseignement classique. Le gouvernement serbe a multiplié avec raison les établissements scolaires dans la ville de Nich ; ce sont surtout les pays le plus récemment enlevés à la Turquie, qui ont le plus besoin d’être éclairés. Le royaume compte encore vingt-cinq pro-gymnases à quatre classes seulement, avec une population scolaire de 4,727 enfants. On constate que le nombre des élèves diminue très-rapidement en raison de l’élévation des classes. Ainsi, la sixième, qui correspond à notre rhétorique, ne compte pour tout le royaume que 146 élèves ; la septième, qui équivaut à notre philosophie, n’en a plus que 67.