L’enseignement supérieur n’est représenté en Serbie que par un seul établissement, la haute école de Belgrade. Elle n’a point la prétention d’être une université ; elle ne décerne point de diplômes de docteur ; elle se contente de préparer des jeunes gens d’élite aux carrières libérales. Elle comptait l’an dernier 172 élèves, dont 86 pour le droit, 21 pour l’histoire, 41 pour les sciences pures et appliquées. Quelques-uns des professeurs de la haute école sont des savants très-distingués. La Serbie n’est pas réduite, comme la Bulgarie, à recruter son personnel enseignant dans son propre fonds. Il y a, au delà de la Save et du Danube, des milliers de Serbes, descendants d’aïeux émigrés au siècle dernier, qui ont reçu en Autriche une éducation supérieure et qui viennent volontiers prendre du service dans la patrie de leurs ancêtres. La plupart d’entre eux se font naturaliser.
En dehors des élèves de la haute école (visoka schkola), un certain nombre de jeunes gens sont envoyés, aux frais de l’État ou par leur famille, dans les universités étrangères. Ce sont surtout des étudiants en droit, en médecine, en économie politique. Il est évidemment indispensable d’aller chercher ces sciences du dehors. Malheureusement, ces jeunes gens n’ont à leur retour qu’une ambition, celle de se faire caser à Belgrade dans les bureaux et d’administrer, du fond de leurs fauteuils, un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais visité. Ici encore, je me plais à citer le témoignage de mon ami, M. Constantin Jireczek. « En Serbie, dit-il, le voyageur constate à chaque pas que, depuis le départ des Turcs, le gouvernement n’a pas fait tout ce que l’étranger, peut-être même l’indigène, pourrait attendre de lui… Un négociant serbe attribuait devant moi cette stagnation du pays aux bureaucrates de Belgrade, des gens qui, après avoir passé quelques joyeuses années à Vienne, à Paris, à Berlin, reviennent dans leur pays sans en connaître les besoins, y introduisent des réformes la plupart du temps intempestives et souvent ne pensent qu’à leur propre intérêt[27]. »
[27] Voir la Revue de Prague, Osveta, année 1875, p. 428.
A côté de la haute école, l’institution scientifique la plus importante du royaume, c’est la Société des sciences (Outcheno droujtvo), qui, sans avoir la prétention de rivaliser avec celle d’Agram, a rendu d’utiles services au pays. Elle a été fondée en 1842, sous le règne de Miloch ; elle publie, depuis 1847, un recueil annuel de mémoires(Glasnik), dont la collection jouit d’une légitime autorité. Elle a édité, en outre, un certain nombre de travaux d’histoire, de sciences naturelles, d’archéologie. Elle se divise en quatre sections : philosophie et philologie, — histoire et droit, — sciences mathématiques et naturelles, — beaux-arts. Le gouvernement lui accorde une subvention de 12,000 francs. Les membres les plus distingués de la Société sont, dans l’ordre des lettres : M. Novakovitch, le ministre actuel de l’instruction publique ; son collègue M. Miatovitch, ministre des finances, historien et publiciste distingué ; M. Militchevitch, un géographe consommé, auquel on doit la meilleure description de la Serbie et nombre de récits populaires ; M. Kouïoundjitch, poëte et philosophe, qui représente aujourd’hui la Serbie auprès de la cour d’Italie.
Il existe en outre, à Belgrade, une Société de médecine, une d’agriculture et une fondation particulière due à la libéralité d’un officier récemment décédé, le capitaine Tchoupitch. Ce patriote a légué par testament une partie de sa fortune pour la publication d’œuvres morales et littéraires. De telles libéralités ne sont pas rares chez les Serbes, plus pourtant que chez les Grecs et les Bulgares. L’un des Mécènes les plus généreux a été le capitaine Micha Atanasievitch, qui a fait construire à ses frais le grandiose édifice où sont logés la haute école, la Société scientifique, la bibliothèque et le musée.
La bibliothèque, qui a été autrefois sous la direction de M. Stoïan Novakovitch, renferme environ vingt-cinq mille volumes et une belle collection de cartes et de dessins. Les catalogues sont fort bien tenus. Une autre bibliothèque a été fondée par l’État dans la seconde capitale du pays, à Kragouievats.
Le musée est certainement, au point de vue archéologique, un des plus intéressants de l’Europe orientale. Les antiquités, les médailles, abondent sur le sol de l’ancienne Singidunum. On en découvre chaque jour. Le commandant de la forteresse m’a montré toute une poignée de monnaies que ses forçats venaient de découvrir au pied d’un vieux mur. Une statue d’Isis a été rapportée de la Bosnie. Une tête de bronze, trouvée dans le Danube, est considérée comme ayant appartenu à une statue de Trajan. Mais ce qui mérite surtout l’attention des amateurs, c’est la numismatique des anciens États serbes, Serbie, Bosnie, Bulgarie. Il y a là des pièces à faire pâmer de joie un collectionneur. Toutes ces richesses ont été décrites dans un grand ouvrage publié à Agram par un archéologue dalmate, M. Sime Ljubich.
Une salle particulièrement intéressante pour l’historien, c’est celle qui renferme les souvenirs de la domination turque et de la guerre de l’Indépendance. Quel est le Serbe dont le patriotisme ne s’enflammerait à voir ces carcans de fer, ces fouets aux nœuds métalliques sous lesquels ont naguère gémi ses ancêtres, ces drapeaux qui ont mené au combat les Karageorge et les Obrenovitch ?
Une galerie de peinture renferme les portraits de ces héros épiques et ceux des hommes qui ont régénéré par la science un peuple redevenu à demi barbare : les Dosithée Obradovitch, les Karadjitch, les Miloutinovitch. Œuvres d’artistes indigènes, ces portraits sont d’une exécution grossière, mais d’une grande sincérité. Ils donnent bien l’idée de ces rudes personnages, nés pour vendre des prunes, élever des pourceaux ou végéter dans un monastère, et qui s’improvisèrent un beau matin chefs d’armée, poëtes, diplomates. Cette partie du musée est une excellente école de patriotisme.
Parmi les établissements fondés par l’État, il faut encore citer l’imprimerie royale, qui existe depuis de longues années, et qui est dirigée avec zèle et intelligence par M. Steva Raïtchevitch. Ses travaux sont très-soignés, et, dans une exposition internationale, ils mériteraient d’être distingués. Elle a été longtemps la seule imprimerie de Belgrade. Aujourd’hui, l’industrie privée lui fait une sérieuse concurrence. Le nombre des typographies s’est multiplié, en même temps que celui des journaux, et les journaux se sont accrus en raison du progrès des passions et des idées politiques. Nos confrères belgradiens se font remarquer par la violence de leurs polémiques. Ils ont un goût peut-être prématuré pour les questions sociales et la logomachie cosmopolite. Cela tient sans doute à ce que la plupart d’entre eux ont fait leur éducation à l’étranger. Il est bien tôt pour parler des rapports du travail et du capital dans un pays où l’industrie est encore dans l’enfance. Il serait plus pratique et plus patriotique de créer une industrie nationale, qui affranchirait le pays du monopole du marché autrichien.