La librairie se développe en même temps que l’imprimerie. Je me rappelle le temps où elle n’avait d’autre établissement que celui du sieur Valojitch, une papeterie de village. Aujourd’hui, le commerce des livres est représenté par des magasins à l’européenne ; Belgrade a même des éditeurs. Leur commerce s’alimente en grande partie de travaux publiés à l’étranger, à Novi-Sad et à Pancsevo (Hongrie), à Pesth, à Vienne, à Raguse. La littérature serbe dépasse de beaucoup les limites restreintes du royaume ; son territoire s’étend des bouches de Cattaro aux frontières de la Bulgarie, et de la Drave aux Balkans. Elle obéit à des influences très-diverses. Parmi les littérateurs distingués de Belgrade, beaucoup sont originaires des pays étrangers, de la Dalmatie, de la Syrmie, de la Hongrie méridionale. Les études historiques me paraissent être les plus florissantes ; la poésie a des représentants de quelque mérite ; le drame, le roman, vivent surtout de traductions et d’adaptations.

Si les progrès de l’instruction publique dans un pays dépendaient uniquement des mérites du ministre compétent, la Serbie ne tarderait pas à égaler les plus avancés des États européens. Le ministre actuel, M. Stoïan Novakovitch[28], est un des savants les plus remarquables du monde slave. Ses travaux d’histoire et de linguistique font autorité. Il est depuis de longues années l’âme de la Société des sciences ; les Académies de Pétersbourg et d’Agram l’ont nommé membre correspondant. Ses amis regrettent que les labeurs de l’administration et de la politique l’aient arraché aux études qui ont assuré sa réputation. Malheureusement ni le talent, ni l’érudition ne peuvent faire jaillir du sol les instituteurs ou les écoles. M. Novakovitch a hérité d’une situation qui ne peut être modifiée qu’avec l’aide de deux facteurs indispensables, le temps et l’argent.

[28] M. Novakovitch a donné sa démission en septembre 1883.

M. Novakovitch a d’ailleurs d’autres soucis que ceux de l’instruction publique. Il est aussi ministre des cultes. Ce devrait être un portefeuille aisé à manier dans un pays où l’unité religieuse est à peu près absolue. Sauf quelques musulmans de passage, trois ou quatre mille catholiques, sujets étrangers, et deux mille Israélites, toute la population du royaume appartient à la religion orthodoxe. L’Église serbe n’a point de parti ultramontain. Cependant la Serbie, tout comme la Prusse, a eu son Kulturkampf.

La chose, au premier abord, semble assez singulière. S’il est un peuple chez lequel les passions religieuses paraissent peu capables de s’allumer, c’est le peuple serbe. Il pratique l’orthodoxie avec sobriété ; son caractère est essentiellement flegmatique. Le fanatisme et le mysticisme n’ont guère prise sur lui. A ce point de vue, il offre peu de rapports avec le peuple russe. Vous ne verrez dans les rues de Belgrade ni génuflexions ni signes de croix devant les églises, ni saintes images pieusement baisées, ni cierges allumés devant la chapelle de tel patron miraculeux. Les pèlerinages sont surtout des prétextes à fêtes populaires et à réunions.

On compte en Serbie cinquante-quatre couvents avec cent trente-huit moines, soit, pour parler le langage rigoureux de la statistique, deux moines six dixièmes par monastère. Il n’y a point de couvents de femmes. Étant donné ces dispositions générales des esprits, on s’attendait peu à voir éclater un conflit entre l’Église et l’État.

Ce conflit a pourtant eu lieu ; il s’est produit à propos d’une loi de finances. Le gouvernement prétendait frapper d’un impôt certaines fonctions ecclésiastiques ; il voulait faire payer une taxe de cent francs à quiconque se faisait moine, une de cent cinquante à qui devenait hiéromonaque. Le métropolitain de Belgrade, Mgr Michel, protesta contre une mesure qui lui semblait contraire aux canons, aux constitutions apostoliques, et qui, paraît-il, entachait l’Église serbe du péché de simonie. Non-seulement il protesta par lettre, mais la première fois qu’il eut une consécration à célébrer, il se refusa à prélever l’impôt en question. Le gouvernement le frappa d’une amende égale à six fois la somme exigée. Le métropolitain soumit le conflit à un concile national composé des évêques de Nich, Negotin, Oujitsa et Schabats. Le concile se prononça également contre l’innovation gouvernementale. Le ministre répondit par la suspension du métropolitain, qui se vit relégué dans un monastère[29]. Le scandale a été grand dans le monde russe, à Moscou notamment.

[29] Mgr Michel a été remplacé (avril 1883) par M. Mraovitch ; ce prélat a été sacré par le métropolitain serbe de Karlovtsi (Hongrie).

D’après les hommes d’État serbes, il s’agit d’une simple question de discipline intérieure ; d’après les slavophiles moscovites, l’incident est beaucoup plus grave.

Le métropolitain, chef suprême de l’Église serbe, est le partisan le plus dévoué de la Russie dans le royaume. Or, le ministère actuel suit une politique entièrement docile à l’Autriche. Il a donc dû supprimer l’homme dont la présence à la tête du clergé national est une protestation vivante contre la tutelle autrichienne. Je ne prends point parti entre les deux opinions ; je me contente de les exposer. Il m’a semblé qu’à Belgrade la suspension du métropolitain avait produit assez peu d’effet, du moins parmi les classes intelligentes.