Ceci m’amène à étudier la situation que les circonstances ont faite à la Serbie. Je suis depuis de longues années en rapport avec ses hommes politiques, avec les représentants de l’opinion publique en ce pays, et je crois pouvoir donner des appréciations assez exactes. Le peuple serbe n’est plus, — sauf telle ou telle exception individuelle, — capable ni de fanatisme religieux, ni même de fanatisme patriotique. Plusieurs siècles de servitude, de longs rapports avec les Osmanlis, lui ont appris qu’il faut savoir tour à tour se résigner et dissimuler. Si la Serbie, au début de notre siècle, s’est affranchie par les armes, elle s’est maintenue par la diplomatie. Elle a cherché tout d’abord d’où venait le vent, et elle a plié devant les plus forts, de crainte d’être brisée par eux. Pièce à pièce, morceau par morceau, elle a arraché à l’Europe et aux sultans les concessions successives avec lesquelles elle a fait son indépendance.

Les sympathies naturelles qu’elle peut avoir pour ses congénères slaves ou ses coreligionnaires orthodoxes, elle a toujours su les sacrifier aux nécessités du moment ou aux espérances de l’avenir. C’est ainsi que, pendant la guerre de Crimée, elle est restée neutre pour être agréable aux puissances alliées, et surtout par crainte de l’Autriche, sa puissante voisine. Certes, elle prévoyait bien qu’elle aurait un jour besoin de la Russie, et en Orient on regardait volontiers la Russie comme sa protectrice. Mais cette protection, elle la subissait plutôt qu’elle ne la désirait : « L’homme qui se noie se raccroche même à une paille », dit un proverbe indigène.

Causée par les abus de l’administration turque, fomentée peut-être en secret par le gouvernement autrichien, l’insurrection de la Bosnie et de l’Herzégovine a été, comme on sait, le point de départ des événements qui ont définitivement affranchi la Serbie et l’ont transformée en royaume. La principauté ne pouvait guère refuser l’aide que venaient lui apporter les volontaires russes. Elle en a profité, avec l’assentiment tacite de l’Autriche, bien entendu. Cependant, cette fraternité d’armes n’a peut-être pas beaucoup contribué à resserrer les liens d’affection avec les Russes et les Serbes. Si parmi les volontaires il y avait des héros, il y avait aussi beaucoup d’aventuriers. On les a subis, mais sans enthousiasme, et l’on n’en a pas gardé partout un excellent souvenir. D’ailleurs, l’empereur Alexandre II a fait payer cher à l’amour-propre des Serbes les secours qu’il leur envoyait. Dans le discours célèbre auquel je faisais plus haut allusion, il a grièvement blessé leur amour-propre. Il se servit même, m’assure-t-on, d’expressions que des raisons de haute convenance ne permettent pas de reproduire ici. Il n’est jamais habile d’humilier ceux à qui l’on vient de rendre service.

Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense.

Quand les Turcs arrivés devant Djunis se furent ouvert la route de Belgrade, la médiation russe vint tout à coup arrêter leur marche triomphante et rétablir le statu quo ante bellum. La Russie ne faisait que son devoir le plus strict en tirant le petit État d’une aventure où elle avait puissamment contribué à l’engager. Un peu plus tard, vers la fin de la campagne de Bulgarie, la Russie eut à son tour besoin de la principauté. Elle lui fit reprendre les armes, et cette intervention produisit une diversion utile sur l’aile gauche des Ottomans. Les Serbes prétendent donc que si la Russie leur a rendu quelques services, elle les leur a bien fait payer. Ils se considèrent comme quittes envers elle, et n’admettent point d’ailleurs que la reconnaissance ait un rôle quelconque à jouer dans la politique des nations. La Serbie, comme l’Autriche de Schwarzenberg, est prête à « étonner le monde par son ingratitude ».

L’acquisition de dix mille kilomètres carrés alloués par le traité de Berlin, l’indépendance, le titre de royaume, peuvent-ils être considérés comme des compensations suffisantes pour les sacrifices que le petit État s’est imposés pendant la dernière guerre ? Oui, sans doute, si ces avantages sont l’augure et le gage assuré d’un développement ultérieur. Non, s’ils tracent le cadre définitif où la nation serbe doit être renfermée ne varietur.

Le traité de Berlin, en accordant à la Serbie les districts de Nich et de Pirot, a donné à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine ; il a fauché jusque dans leurs racines les espérances de la Serbie ; il a réduit le royaume à l’état de vassal du dangereux voisin, qui s’annonce dès maintenant comme l’héritier réservataire de la Turquie, et dont l’ambition vise, dit-on, les rivages de l’Archipel. Depuis que la Serbie régénérée a recommencé son existence politique, jamais un coup plus rude n’avait été porté à son avenir. Ces provinces maintenant livrées au Schwaba, elles avaient été l’objet des aspirations et des convoitises de tous les patriotes. De tout temps ils avaient rêvé de les affranchir du joug détesté et d’aller, par-dessus la Drina, donner la main aux frères du Monténégro.

Tant que les Osmanlis restaient les maîtres en Bosnie et en Herzégovine, on pouvait avoir l’espérance de les en chasser, comme on les a chassés jadis des forêts de la Schoumadia. Et voici que l’éternel ennemi des Slaves, l’Allemand, s’y établit avec la force militaire d’un empire de quarante millions d’hommes ! Désormais la Serbie est surveillée par l’Autriche, non pas seulement sur la ligne si mal défendue de la Save et du Danube, mais encore sur la frontière occidentale de la Drina. Dans ces provinces où elle voyait naguère des frères prêts à l’accueillir comme une libératrice, elle ne voit plus désormais que des ennemis jaloux qui épient toutes ses démarches, contrôlent toutes ses ambitions.

Au sud de la Bosnie et de l’Herzégovine, il y a encore la Vieille Serbie, où les Autrichiens n’ont pas pénétré. C’est là que s’élèvent la ville de Prizren, où fut jadis la capitale du tsar Douchan, la ville de Petch, où siégeaient les patriarches ; c’est là qu’est le champ de bataille de Kosovo, où succomba l’indépendance nationale. Il suffirait d’un coup de main heureux pour remettre les Serbes en possession de tous ces sanctuaires nationaux. Mais les Kaiserliks sont là, à deux pas, qui veillent sur le chemin de fer de Salonique.

Quelle rage a dû mordre le cœur des patriotes quand ils ont vu la diplomatie européenne briser ainsi toutes leurs espérances ! En vingt-quatre heures les Autrichiens peuvent occuper Belgrade ; en cinq ou six jours leur armée de Bosnie peut arriver à Kragouievats. La Serbie, pour renouer le fil brisé de ses destinées, ne doit plus compter que sur une guerre européenne.