Faut-il s’étonner si, au milieu de circonstances si délicates, le roi Milan et ses conseillers ont cru devoir courber la tête et s’incliner devant la loi inéluctable du plus fort ? La Serbie est aujourd’hui dans la situation où se trouvait le Piémont après Novare. Elle se recueille et elle attend. Tempus et meum jus, dit l’exergue inscrit dans les armoiries de sa jeune royauté.
Il ne manque pas d’impatients à qui l’attente semble pénible et qui contiennent mal l’expression de leurs angoisses et de leurs aspirations. On m’a raconté à Belgrade une anecdote significative. L’an dernier, le roi faisait un voyage dans ses États ; il se rendait à Oujitsa. C’est un chef-lieu de département à l’ouest du royaume, à dix lieues environ de la frontière bosniaque. Ainsi qu’il est d’usage entre pays monarchiques, une députation d’officiers autrichiens de l’armée d’occupation cantonnée en Bosnie devait venir le saluer au passage. Les habitants d’Oujitsa avaient imaginé d’élever à l’entrée de la ville un arc de triomphe portant deux inscriptions ; d’un côté :
CECI EST LE CHEMIN DE LA BOSNIE.
De l’autre :
LA BOSNIE SERA A NOUS.
Le roi, arrivé à quelque distance de la ville, fut prévenu de cette incartade peu diplomatique. Il s’empressa de tourner bride et fit annoncer aux habitants d’Oujitsa qu’il n’irait point les visiter. Ceux-ci eurent beau lui envoyer une députation, prier, supplier, le roi resta inflexible : « Je reviendrai, répondit-il, quand vous serez plus sages. »
Le métier de roi a parfois de dures exigences. L’une des plus cruelles que Milan Ier ait eu à subir, c’est certainement ce vasselage autrichien qui lui est imposé par les circonstances. Ses conseillers l’acceptent avec une gaieté de cœur plus apparente peut-être que réelle. La masse de la nation est-elle d’accord avec son gouvernement ? Oui, si l’on en croit certaines manifestations officielles de l’opinion publique ; non, sans doute, si l’on fait parler à cœur ouvert ceux qui doivent, pour des raisons politiques, mettre une sourdine à leur pensée[30]. Royaume indépendant, la Serbie est aujourd’hui dans une situation plus précaire que n’était naguère la principauté vassale, même au temps où les forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle avait alors le plus précieux des biens, l’espérance. Aujourd’hui, elle a dû y renoncer, du moins jusqu’à nouvel ordre. En attendant que les événements lui permettent de reprendre la marche brusquement interrompue de son développement normal, le petit royaume ne doit point s’endormir dans un lâche abandon. Qu’il se recueille, qu’il se civilise, qu’il travaille sans relâche. Instruction publique, industrie, commerce, voies de communication, tout est encore à créer. Si les hommes d’État serbes ne peuvent plus faire de grande politique, s’ils sont réduits à se traîner à la remorque d’un puissant voisin, ils peuvent du moins préparer à leurs successeurs une patrie plus intelligente, plus éclairée, plus riche, que celle qu’ils ont reçue de leurs rudes ancêtres, plus digne des hautes destinées que l’avenir lui réserve et qui tôt ou tard ne sauraient lui échapper.
[30] J’écrivais ceci dans la Nouvelle Revue en avril 1882. Quatre mois après, les élections pour la Skoupchtina, la chute du ministère Pirotchanats, une insurrection redoutable confirmaient mes prévisions.
CHAPITRE VIII
SUR LE DANUBE. — LA TRAVERSÉE DES PORTES DE FER.
Le Danube sous Belgrade. — Smederevo. — Baziasch. — Les Portes de Fer. — Babakaï. — Le château de Goloubats. — Drenkova. — La table de Trajan. — La chapelle de la Couronne. — Adah-Kaleh. — Turn Severin. — La Bulgarie.