Jusqu’ici, la traversée est en somme assez maussade. Le touriste curieux de pittoresque pourrait presque rester dans sa cabine et s’absorber dans la lecture de la bibliothèque du bord. Elle se compose d’un seul et unique volume, un album d’annonces internationales imposé à la compagnie danubienne par je ne sais quelle société de publicité parisienne. De désespoir, je me plonge dans l’étude de mon guide, l’Illustrirter Führer auf der Donau von Regensburg bis Sulina, de M. A. Hebksch. Très-prodigue de renseignements pour tout ce qui concerne le Danube allemand ou purement hongrois, il résume en une vingtaine de pages fort sèches le trajet de Pesth à la mer Noire. On sent qu’il s’agit de pays barbares auxquels le géographe viennois ne s’intéresse que médiocrement. Je trouve dans le Führer d’intéressants renseignements statistiques sur la navigation du Danube. La flottille de la Donaudampschifffahrtgesellschaft ne compte pas moins de soixante-deux paquebots. Leur force totale dépasse quatre mille chevaux. C’est décidément une puissante institution, et l’on comprend que les petits États hésitent à entamer la lutte contre un aussi formidable concurrent. Il y a eu jadis une compagnie de navigation franco-serbe qui n’a point réussi. Son matériel se composait, il est vrai, de quelques mauvais bateaux du Rhône amenés à grands frais par les Dardanelles. Le seul moyen d’affranchir le Danube inférieur du monopole austro-hongrois serait de grouper en un seul faisceau les capitaux des trois États riverains, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie.
Mais ce n’est pas le moment de s’absorber dans ces considérations économiques. L’Albrecht a ralenti sa marche ; un mouvement se produit parmi les touristes, même parmi ceux qui sont les plus blasés sur la navigation danubienne. Nous allons entrer dans les fameux défilés des Portes de Fer. Les collines qui bordent le fleuve deviennent de plus en plus âpres et de plus en plus sauvages. Son lit se resserre, ses flots noirs tourbillonnent en remous tumultueux ; des rochers perfides surgissent du fond des eaux. Pendant les étés secs, lorsqu’elles atteignent leur niveau le plus bas, les voyageurs et les marchandises sont transbordés à la station autrichienne d’Alt-Moldova sur des bâtiments légers d’un faible tirant. Grâce à Dieu, cette corvée nous est épargnée ; les eaux sont assez hautes pour nous permettre de rester sur l’Albrecht jusqu’à la station de Drenkova. Si un trajet plus confortable nous est assuré, en revanche nous sommes privés de la vue des récifs qui, à certaines époques, donnent au fleuve majestueux la physionomie capricieuse d’un torrent.
Aux grandeurs sauvages de la nature, se mêlent ici la majesté des souvenirs historiques et l’attrait mystérieux des légendes. Les Romains ont laissé partout leur empreinte dans ces contrées, Neu-Moldova avait déjà de leur temps des mines célèbres, et des inscriptions nous ont conservé le nom des fonctionnaires qui présidaient à leur exploitation. Le rocher de Babakaï qui émerge du fleuve même par les plus hautes eaux est le sujet de merveilleux récits. Au temps jadis, une jeune et belle Ottomane, Babakaï, se serait laissé enlever par un jeune et bel Hongrois : reprise et ramenée par les janissaires de son époux outragé, elle aurait été attachée à la roche fatale et, nouvelle Andromède, aurait péri sans que personne osât la délivrer. La linguistique nous donne, hélas ! une explication plus prosaïque de ce nom de Babakaï : baba, en turc, veut dire l’oncle, le grand-père, le vieux ; kaï, le rocher. Ce serait tout simplement la roche du vieux ! Les Serbes, eux, ont une troisième explication : baba, femme ; kaj, repens-toi. Elle confirme la légende à sa façon. Elle l’a même peut-être fait naître.
L’entrée du défilé, clef de la navigation danubienne en Orient, devait nécessairement être gardée par des châteaux forts. Sur la rive serbe apparaît la splendide ruine des Goloubats. C’est l’un des monuments les plus importants et les mieux conservés du moyen âge slave. Le Guide en Orient, du docteur Isambert, un livre d’ailleurs très-recommandable à bien des égards, raconte que cette forteresse a été construite par Marie-Thérèse ! Singulière distraction ! Le style du noble édifice indique suffisamment qu’il est bien antérieur à la construction de l’artillerie. Ce ne sont que tours et créneaux. On chercherait en vain des glacis ou des bastions. Le point stratégique est trop important pour que les Romains l’aient négligé. C’est certainement sur les ruines d’un ancien castellum qu’a dû s’élever le fort de Goloubats. On connaît mal ses origines ; durant tout le moyen âge il joue un rôle considérable ; il tombe en 1391 aux mains des Turcs ; les Serbes essayent en vain de le reprendre en 1428, ils sont repoussés après un sanglant combat. Pour tenir en échec Goloubats et protéger l’autre rive, un roi de Hongrie construisit en face le château de Ladislas (Laslovar). Mais les Hongrois ne réussirent pas à déloger les Ottomans du formidable abri d’où ils envahirent plus d’une fois le Banat. Ils l’abandonnèrent d’eux-mêmes vers la fin du dix-septième siècle. Depuis cette époque la ruine est restée solitaire.
Majestueuse et mélancolique, elle profile sur un fond de rochers et de broussailles ses neuf tours et ses longs murs crénelés. Le chemin qui naguère y conduisait n’existe plus ; les ronces défendent les abords et rendent la ruine impénétrable. Elle ne reçoit pas de visiteurs et garde peut-être sous ses murs plus d’un secret. D’après un savant serbe, M. Militchevitch[34], on aurait trouvé aux environs de nombreuses pointes de flèches. En dehors du château s’élevaient encore, au commencement du siècle, un hammam turc (bain) et une mosquée. Miloch les détruisit en haine des souvenirs ottomans. Avec les matériaux qu’on en retira, il fit construire aux environs le village de Goloubats. Toute la contrée est fort riche, dit-on, en antiquités romaines.
[34] Dans son excellente description de la principauté de Serbie. (En serbe, Belgrade, 1875.)
Le nom de Goloubats veut dire colombier ; des légendes assez vagues rattachent à ce nom des légendes amoureuses où des pigeons voyageurs auraient joué le rôle de messagers. Je ne sache pas que la poésie populaire, si riche en récits merveilleux, ait célébré le château ou sa ruine.
Goloubats n’est pas moins célèbre par ses moustiques que par ses souvenirs historiques. Dans le flanc des rochers qui l’entourent s’enfonce une grotte humide et malsaine qui sert d’abri à ces insectes dangereux. Une tradition, peu scientifique, veut qu’ils en soient originaires. La tête d’un dragon tué par saint Georges aurait été jetée dans la caverne, et de ses chairs putréfiées seraient nés les perfides animalcules. Ce qui paraît acquis à la science, c’est que leurs larves se développent dans les cours d’eau marécageux des environs. Ces moustiques (simulium reptans Golubatsense des naturalistes) se multiplient dans des proportions effroyables et étendent au loin leurs ravages. Poussés par le vent, on a vu parfois leurs essaims arriver jusqu’en Moravie. Leurs piqûres, aussi fatales aux hommes qu’aux bestiaux, provoquent une fièvre intense et parfois même donnent la mort. Le seul moyen qu’on ait inventé pour préserver les troupeaux, c’est d’allumer des feux immenses dont la fumée repousse les infatigables parasites. Nous n’avons pas eu l’occasion de faire, même en passant, connaissance avec ces dangereux représentants de la faune serbe.
Sur la rive autrichienne, une route excellente suit les anfractuosités des rochers ; tantôt elle est taillée à vif dans le granit, tantôt elle s’élance sur des viaducs, ou elle s’enfonce sous des tunnels. Ce bel ouvrage d’art porte le nom d’un illustre patriote hongrois, le comte Szechenyi, le véritable créateur de la navigation danubienne. Le bâtiment ralentit sa marche, et la sonde interroge fréquemment le lit du fleuve. Il se resserre entre deux rives abruptes ; à travers la luxuriante végétation qui les couronne, on devine parfois la ruine d’un castellum ; la hauteur des eaux nous dissimule en général les récifs qui embarrassent le lit du fleuve. Elles ne sont cependant pas assez élevées pour que nous puissions continuer indéfiniment notre voyage à bord de l’Albrecht. Le capitaine nous fait annoncer que le transbordement aura lieu à Drenkova. Nous n’avons pas encore trop à nous plaindre, nous continuerons notre voyage sur le Danube. Dans certaines saisons le fleuve cesse d’être navigable à Drenkova, et les voyageurs sont transportés en omnibus jusqu’à Orsova. Nous échappons par bonheur à cet ennui.
La ville de Drenkova se compose de quelques rares maisons abritées à l’ombre des montagnes. Elle doit toute son importance à la station des paquebots hongrois, aux mines de charbon et aux forêts qu’on exploite dans son voisinage. L’opération du transbordement est naturellement longue et pénible. O surprise ! le vapeur sur lequel je monte est une vieille connaissance. C’est l’Argo, l’Argo sur lequel j’ai fait il y a quinze ans le voyage de Sissek à Belgrade, « l’expédition des Argonautes », disait un Allemand qui m’accompagnait alors. Tout un monde de souvenirs endormis se réveille en moi. Il y a quinze ans de cela ! Combien de fois verrai-je une période aussi longue se renouveler dans mon existence ? Salut, vieux compagnon de ma jeunesse ! Qui sait quand nous nous reverrons ? Je te remercie de m’avoir rappelé le printemps de la vie et l’ivresse des premiers voyages.