L’Albrecht cotait cent cinquante chevaux ; l’Argo n’en a que cinquante[35]. Heureusement nous ne sommes pas nombreux, et nous pourrons jouir, sans être trop incommodés, des splendeurs qui nous attendent. Le fleuve tantôt se resserre entre les flancs escarpés des montagnes, tantôt s’infléchit en sinuosités brusques, tantôt s’élargit en un vaste bassin qui semble n’avoir pas d’issues. A certains moments, les parois des montagnes qui nous étreignent dépassent une altitude de 600 mètres. Le grand silence de la nature n’est troublé que par le ronflement de la machine ou par la rencontre bien rare d’une voiture qui file sur la route de Szechenyi. Parfois un aigle noir plane au-dessus de nous.
[35] Le bâtiment qui dessert la Save, de Sissek à Belgrade, est aujourd’hui de quatre-vingts chevaux. Ce chiffre donne une idée de l’augmentation du trafic et des voyageurs pendant ces dernières années.
Nous traversons sans difficulté les passes de Tchatalia et d’Izlaz. Izlaz, en serbe, veut dire sortie ; le nom est exact. Nous débouchons brusquement dans un immense bassin qui a près de deux kilomètres de largeur. Nous avons franchi la petite Porte de Fer. Nous touchons la station serbe de Milanovats. Devant nous, le fleuve semble complétement fermé. Il s’engage par une gorge étroite dans le défilé que les Turcs ont appelé le Chaudron (Kazan). A notre gauche court toujours la route de Szechenyi ; à droite, on reconnaît par endroits celle que les Romains avaient taillée dans la pierre. La roche à pic a été évidée ; la route, surplombée par ces masses gigantesques, n’avait guère qu’une largeur d’un mètre et demi ; on la doublait en ajoutant un plancher de bois qui restait suspendu au-dessus des eaux. Tout en haut plane une frondaison luxuriante ; les chênes, les noyers, les bouleaux élancés, les vignes folles entremêlent dans un fouillis harmonieux leurs verdures glauques, éclatantes ou pâles.
Cette masse d’eau colossale, engouffrée dans le défilé de Kazan, a dû gagner en profondeur tout ce qui lui était enlevé en largeur ; le lit du fleuve, profond de soixante mètres, est plus bas ici que le niveau de la mer Noire. C’est dans le défilé de Kazan, sur la rive serbe, que se rencontre un des monuments les plus curieux de l’époque romaine, la Table de Trajan. Les passagers se pressent sur le pont pour contempler ce vénérable document. C’est une inscription taillée dans la roche vive, au milieu d’un cartouche soutenu par deux génies en bas-relief :
IMPERATOR CÆSAR DIVI NERVÆ FILIUS
NERVA TRAJANUS AUGUSTUS GERMANICUS
PONTIFEX MAXIMUS TRIBUNITIÆ POTESTATIS QUARTUM
PATER PATRIÆ CONSUL QUARTUM
MONTIS ET FLUVII ANFRACTIBUS
SUPERATIS VIAM PATEFECIT[36]
[36] Les dernières lignes sont à moitié effacées. M. Mommsen lit ainsi la fin de l’inscription :
MONTIBUS EXCISIS, AMNIBUS
SUPERATIS VIAM PATEFECIT
« L’empereur César, fils du divin Nerva, Nerva Trajan Auguste Germanicus, grand pontife, tribun pour la quatrième fois, père de la patrie, consul pour la quatrième fois, a dompté la montagne et le fleuve, et ouvert cette voie. »
La Table de Trajan est malheureusement sans cesse endommagée par la fumée des feux que les pêcheurs allument sous le rocher qui la surplombe. Le gouvernement serbe, qui possède ce rare monument, a jusqu’ici négligé de prendre les mesures nécessaires pour assurer sa conservation. Il serait à souhaiter qu’un grillage fût établi devant lui pour le mettre à l’abri des atteintes des curieux ou des ignorants. Une société d’archéologie est, dit-on, en train de se fonder à Belgrade. Je lui recommande ce trésor.
Après les souvenirs de l’antiquité, ceux du présent. La Chapelle de la Couronne, située sur le sol hongrois, près d’Orsova, rappelle un des plus dramatiques épisodes de l’histoire des Magyars. Ce petit édifice octogonal, en style byzantin, s’élève au bout d’une allée de peupliers qui aboutit au fleuve même. Il indique l’endroit où furent enterrés, en 1849, les insignes royaux si chers au patriotisme hongrois. La couronne de saint Étienne est pour eux le symbole sacré de leur droit historique ; le souverain qui n’en a point été solennellement investi par le primat du royaume ne saurait être un roi légitime. En 1848, quand le gouvernement révolutionnaire dut quitter Pesth et se réfugier à Debreczen, il emporta les insignes du couronnement, pour les empêcher de tomber aux mains de François-Joseph. Après l’asservissement de la Hongrie, un certain nombre de patriotes s’enfuirent en Turquie. Ils emportèrent avec eux le trésor national. Craignant de le perdre ou d’être arrêtés au passage du Danube, ils l’enterrèrent au-dessous d’Orsova, dans une plaine marécageuse. Ils gardèrent bien leur secret, et pendant longtemps la nationalité hongroise pleura, avec la perte de ses libertés, celle des reliques augustes qui en étaient le symbole. Retrouvées au bout de quelques années, elles furent réintégrées à Pesth, et ont servi en 1868 au couronnement de ce même François-Joseph que la Diète hongroise avait naguère déclaré déchu du trône de saint Étienne. Les Hongrois ont pour ces insignes une superstitieuse vénération. L’une des plus hautes sinécures du royaume, c’est celle de gardien de la couronne.