La chapelle est située à côté de la petite ville d’Orsova ; c’est la tête de ligne d’un chemin de fer qui met le Danube en communication avec Temesvar, Buda-Pesth-Vienne, d’une part, Bucharest, de l’autre. C’est à Orsova que descendent les voyageurs qui vont chercher le repos et la santé aux eaux sulfureuses de Mehadia. Les bains d’Hercule, déjà connus des Romains, régulièrement exploités sous la domination ottomane, sont encore fort à la mode aujourd’hui, surtout parmi les habitants des États danubiens.

Nous longeons l’ancienne île turque d’Adah-Kaleh, qui a joué un certain rôle dans les luttes entre les Autrichiens et les Osmanlis. Léopold Ier y avait construit une forteresse appelée le Nouvel Orsova, dont les débris subsistent encore aujourd’hui. Tour à tour prise et reprise par les deux belligérants, l’île avait été, par le traité de Sistova (1790), définitivement cédée à la Porte ottomane, qui y avait établi une forte garnison. Elle surveillait à la fois le défilé des Portes de Fer, l’Autriche, la Roumanie et la Serbie. Pendant les guerres de l’indépendance, les Serbes n’eurent pas l’occasion de s’emparer de l’île, et la petite garnison resta en quelque sorte suspendue entre la rive serbe et la rive autrichienne, colonie lointaine et hasardeuse de la mère patrie musulmane. En mai 1878, l’Autriche profita des embarras de la Porte et mit sans façon la main sur l’îlot isolé. Il est resté peuplé de musulmans qui vivent désormais sous le pavillon de l’Empire. En face, sur la rive serbe, s’élève le vieux fort d’Élisabeth, naguère construit par les Autrichiens, aujourd’hui abandonné.

Un peu au-dessous d’Orsova commence la frontière roumaine. Le fleuve, étranglé par les contre-forts des Carpathes, décrit ici ses méandres les plus capricieux. Il se dirige tour à tour vers le nord, puis vers le sud-est, puis brusquement à l’ouest, et se replie sur lui-même comme un serpent. Un canal qui couperait la côte serbe de Dolni Milanovats à Brza Palanka abrégerait le trajet des trois quarts. Le voyageur y gagnerait en célérité et perdrait peu en pittoresque. La Porte de Fer inférieure (Dolni Demir Kapou) est plus périlleuse que la précédente, mais moins grandiose d’aspect. Le fleuve n’est plus encaissé entre des rives abruptes. Il coule sur un lit de récifs et acquiert une rapidité redoutable. Les hautes eaux nous dérobent la vue de la plupart des rochers, bien connus d’ailleurs des pilotes et des capitaines. Nous glissons, sans avoir conscience du péril, au milieu de ces obstacles dissimulés. Nous entrons, sans secousse et sans émotion, dans les régions sereines où le Danube déroule ses eaux jaunâtres entre les basses plaines de la Valachie et les côtes ondulées de la Serbie. Parfois un village de pêcheurs égaye la solitude du paysage par la couleur vive de ses toits rouges. Sur la rive valaque, la voie ferrée d’Orsova à Turn Severin atteste seule la présence de l’homme. C’est dans ces régions qu’avait été construit le fameux pont reproduit sur la colonne Trajane. Je n’en ai aperçu aucun débris.

A sept heures du soir, l’Argo jetait l’ancre en face de la ville romaine, aujourd’hui roumaine, de Turn Severin. Là nous attendait le François-Joseph, un paquebot de cent cinquante chevaux, qui descend le Danube jusqu’à son embouchure. Mais dans ces pays d’Orient, le temps n’a pas encore la même valeur que chez nous. On ne voyage point la nuit. Nous avons donc toute facilité d’aller passer la soirée à terre pour jouir des divertissements variés qu’une sous-préfecture valaque peut offrir au touriste. Ce n’est pas sans une certaine émotion que je me risque sur la passerelle. Depuis mon séjour à Belgrade, j’ai une sainte horreur du gendarme. J’ai toujours peur qu’un policier n’ait, comme à Belgrade, l’idée de confisquer mon passe-port et de ne me le rendre que quarante-huit heures après. Je me risque cependant ; je mets les pieds sur le sol roumain ; personne ne daigne s’apercevoir de ma présence. Ce dédain me semble presque humiliant.

Turn Severin étale sur un plateau qui domine le fleuve ses places gigantesques et ses rues colossales. Les maisons sont blanchies à la chaux, les églises badigeonnées de même ; le tout forme un ensemble sans grâce et sans caractère. Par malheur, je n’ai point prévu cette station en pays roumain : je n’ai emporté ni dialogues, ni vocabulaires. Ma conversation se trouve réduite à un stock de mots très-insuffisant. Je me livre, pour acheter des timbres-poste, à un prodigieux effort de combinaisons philologiques. Cela se dit tout simplement timbri. J’avais pensé à tout, excepté à cette forme-là. En Orient, plus on s’éloigne de la France, plus on s’en rapproche au point de vue linguistique. En Bulgarie, je me suis longtemps cassé la tête pour savoir comment les Bulgares pouvaient bien appeler une gare de chemin de fer. Ils disent tout simplement gara-ta !

C’est un samedi soir ; je vois toute la foule se précipiter vers la grande place. Je la suis, pressentant quelque chose d’extraordinaire. En effet, il y a une retraite militaire en musique. La bande se compose d’une cinquantaine de soldats poudreux et basanés ; elle est commandée par un grand diable à barbe rousse, un Allemand, peut-être un Tchèque. Le costume de ses hommes est des plus simples : blouse de grosse toile grise, pantalon pareil, un petit bonnet bleu. Voilà un pays où il est facile de transformer des paysans en militaires. Il a été longtemps de bon goût de ne pas prendre au sérieux l’armée roumaine ; elle a gagné ses éperons pendant la campagne de 1877, et personne aujourd’hui n’oserait contester sa vaillance. Les petits musiciens que je suis dévotement par la ville ont un air martial et résolu ; ils jouent fort juste, ce qui ne gâte rien.

Jusqu’à l’issue des Portes de Fer la navigation du Danube est peu animée. Son cours est semé d’obstacles, et les escales y sont rares. A partir de Turn Severin, le fleuve commence à se peupler : Viddin, Lom Palanka, Nicopoli, Sistova, Roustchouk, sur la rive bulgare ; Turn Severin, Kalafat, Turnu Magurelli, Giurgevo, Galatz, sur la rive roumaine, sont des places commerçantes dont le trafic est considérable. Les pavillons roumains, bulgares, grecs et russes flottent gaiement au soleil. Le pavillon serbe est fort rare ; la Serbie possédait autrefois un paquebot à vapeur, le Deligrad ; il est actuellement en réparation à Pesth. On comprend que la conférence de Londres n’ait pas voulu considérer le petit royaume comme un état danubien.

Le dernier port de la côte serbe est celui de Kladovo. Là, sur les ruines d’un castellum romain, les Turcs avaient construit le fort de Fetislam, le défenseur de la foi. Ce nom est resté dans la langue serbe sous la forme slavisée de Svetislav. Une inscription turque qui existe encore aujourd’hui compare le château à un paradis. « Ce sont façons de parler ordinaires en ce pays-là », dit le Covielle de Molière qui avait l’habitude des mamamouchis. Les « mamamouchis » sont partis depuis 1867, et si l’islam ne compte plus que sur la forteresse de Kladovo pour le défendre, ses destinées sont fort compromises.

Nous quittons la côte serbe après avoir dépassé l’embouchure du Timok. La Bulgarie commence ; ses rives plates ne sont guère plus habitées que celles de la Serbie. Elles portent encore l’empreinte de cette domination musulmane qui ne les a quittées que depuis quelques années. La première ville bulgare que nous rencontrons, Viddin, a la physionomie d’une cité orientale. Les pointes élancées des minarets luisent encore au soleil ; les hommes coiffés du turban, les femmes voilées du yachmak ne sont pas rares dans la foule bigarrée qui se presse aux abords du ponton. Quelques hôtels sordides perchés sur la berge (il n’y a naturellement point de quai) donnent une idée peu favorable de l’hospitalité qui attend le voyageur. Le long du fleuve s’étendent les remparts de la forteresse où le pacha Pasvan Oglou tint naguère en échec toutes les forces de l’empire ottoman. La décomposition de cet empire avait commencé bien avant le dix-neuvième siècle ; le pachalik indépendant de Viddin, tel que Pasvan Oglou l’avait constitué au siècle dernier, représentait presque la principauté actuelle de Bulgarie[37]. Les murs d’escarpe et les parapets de la forteresse portent encore la trace de nombreuses blessures que la ville reçut pendant la dernière guerre.

[37] Consulter sur Pasvan Oglou les mémoires de l’évêque bulgare Sofroni ; je les ai traduits dans le volume de Mélanges orientaux, publié par l’École des langues orientales à l’occasion du Congrès de Leyde. — Paris, Leroux, 1883.