En face d’elle, sur la côte roumaine, se dresse la ville roumaine de Kalafat ; elle domine Viddin, et pendant la campagne de 1877 elle l’a bombardée sans pitié. Un corps d’armée roumain finit par assiéger la ville, mais il n’eut pas l’honneur de s’en emparer. L’armistice conclu à Andrinople en 1878 prescrivait que Viddin serait évacuée par les Ottomans. Elle fut alors occupée par les Russes, qui l’ont remise ensuite aux Bulgares. Le traité de Berlin oblige les nouveaux possesseurs à démolir les fortifications. Ils s’acquittent lentement de cette besogne et se servent des matériaux qu’ils en tirent pour construire des écoles.

C’est à Viddin, dans cette ville naguère si franchement musulmane, que j’aurais été curieux d’observer les premiers résultats de l’émancipation des chrétiens. Mais elle est entourée de marécages malsains, et il faut bien se garder de débuter en Orient par une attaque de fièvre danubienne. Je sacrifiai donc Viddin, non sans regret, me réservant d’aborder en Bulgarie par l’escale de Lom Palanka, qu’une route assez fréquentée relie à Sofia, la capitale de la nouvelle principauté.

CHAPITRE IX
LOM PALANKA. — LE BALKAN.

Lom Palanka. — Histoire d’un panslaviste. — L’araba. — La grand’route. — Les hans. — Un village. — Une nuit à Klisoura. — L’ascension du Balkan.

C’est au mois d’août dernier (1882) que j’ai mis le pied pour la première fois sur le sol de la Bulgarie ; j’avais depuis longtemps le désir de la visiter. Je me serais bien gardé de l’essayer tant que les Turcs restaient campés au pied du Balkan et sur les bords du Danube. Malgré firmans et passe-ports, je ne me serais pas cru absolument en sûreté ; mes relations avec les émigrés bulgares, ma connaissance pratique des langues slaves, eussent été pour les Osmanlis de légitimes motifs de suspicion. J’aurais été pris pour un Russe déguisé ou pour un agent panslaviste ; on m’aurait attribué Dieu sait quelles visées mystérieuses. Pour visiter la Bulgarie, j’ai dû attendre qu’elle fût rendue à elle-même. Ce que j’en ai pu voir a confirmé la foi optimiste que j’ai toujours eue dans les solides qualités qui ont préparé la renaissance du peuple bulgare et qui assureront son avenir. Certes, il a encore beaucoup à faire pour devenir ce qu’il devrait être aujourd’hui si des siècles de servitude n’avaient pesé sur lui ; mais l’observateur impartial peut dès maintenant affirmer que la Russie, en affranchissant les Bulgares, a fait une œuvre utile, et qu’elle a en somme rendu service à la cause de la civilisation.

Il y a cinq ans à peine que la Bulgarie danubienne est émancipée ; il y a cinq siècles qu’elle est devenue ottomane. Il ne faut donc pas s’étonner si ses villes gardent encore une physionomie plus orientale qu’européenne. Lom Palanka, où me dépose le vapeur de la Compagnie autrichienne, attire tout d’abord l’œil du voyageur par les minarets élancés de ses mosquées. On y chercherait en vain les clochers d’une église. Les Turcs, comme on sait, ne permettaient point que les temples du Christ osassent dépasser ceux de Mahomet. Le son même des cloches était interdit. Les édifices religieux, au lieu de dominer fièrement la cité, se dérobaient aux regards dans des enceintes de murailles. Dans la plupart des villes bulgares, il faut les chercher longtemps avant d’arriver à les découvrir.

L’accueil qui attend le voyageur à la frontière bulgare est moins désagréable, moins tracassier, que celui qu’il trouve à Belgrade chez les Serbes, plus civilisés pourtant que leurs voisins. Un bon gendarme examine les passe-ports pour la forme et n’a point — comme à Belgrade — l’idée saugrenue de les confisquer. Les douaniers sont polis et presque respectueux. Ils sont revêtus d’une vareuse brune et coiffés du bonnet ou kalpak national en peau de mouton. Les gendarmes, habillés et coiffés de blanc, rappellent les soldats russes. On devine ainsi dès le premier coup d’œil la main qui a présidé à l’organisation de la principauté. Dans la foule qui se presse aux abords du ponton, les costumes orientaux se mêlent aux costumes slaves ; les turbans et les fez fraternisent avec les kalpaks ; les femmes musulmanes, la figure à demi voilée par le yachmak, coudoient les femmes bulgares aux bras chargés de massifs bracelets de cuivre, aux tresses entrelacées de fleurs, de sequins, de filasse et de boutons en porcelaine.

Lom Palanka, auquel mon guide consacre une ligne à peine, est devenue une ville importante depuis que Sofia est la capitale de la Bulgarie. Elle est actuellement sur le Danube, ce grand chemin de l’Orient, le point le plus rapproché de la nouvelle capitale. C’est ici qu’il faut nécessairement aborder pour se rendre à Sofia. L’hôtel Bellevue, le seul convenable de la ville, est encore presque européen ; il se dresse sur un petit mamelon qui domine la berge du Danube ; avec son enseigne en français, ses terrasses et ses constructions rustiques, il a l’air d’une guinguette comme on en trouve à Meudon ou même à Montmartre. Il offre au voyageur habitué à se contenter de peu une hospitalité presque suffisante. Les chambres, petites et blanchies à la chaux, ressemblent à des cellules de Chartreux, mais elles sont propres et saines. La table est convenable. Le vin, passable, n’a rien de commun avec les piquettes infâmes qui déshonorent la plupart des auberges bulgares. Par exemple, je cherche en vain la belle vue qu’annonce l’enseigne : au premier plan, le large Danube roule des eaux bourbeuses ; au second s’étendent les plaines marécageuses de la Roumanie. Elles sont loin d’offrir un « horizon à souhait pour le plaisir des yeux ».

La ville est vite vue ; les mosquées en sont les seuls monuments ; l’église orthodoxe est fermée. Les rues sont encore pavées et les maisons construites à la turque ; les boutiques en bois ne sont que de misérables échoppes. Par-ci par-là une fontaine boiteuse, recouverte de dalles en marbre et ornée d’une inscription en vers turcs. C’est le grand luxe des cités musulmanes. Sur une place plantée d’arbres s’élève un café turc ouvert à tous les vents ; un jet d’eau jaillit au milieu ; tout autour s’étendent ces bancs profonds sur lesquels les sectateurs du Coran aiment à s’accroupir. C’est, paraît-il, une pose agréable, car je rencontre un certain nombre de chrétiens qui l’ont adoptée.

Les services publics sont encore installés d’une façon assez primitive ; la poste loge dans une échoppe, le télégraphe dans un grenier. J’ai la malheureuse idée d’envoyer un télégramme à Sofia et d’offrir en paiement un napoléon ; on me rend dix-neuf francs trente-cinq centimes en pièces de deux sous. Le franc est la monnaie théorique de la principauté, qui a adopté notre système décimal ; malheureusement, ceux qu’on frappe à Saint-Pétersbourg ne sont pas encore arrivés ; en attendant, le rouble russe et ses subdivisions ont cours légal ; mais l’argent est rare, et les décimes bulgares le remplacent trop souvent.