Le seul édifice vraiment européen de Lom Palanka, c’est un grand gymnase (collége) en briques dont on achève en ce moment la construction. Les matériaux proviennent pour la plupart de l’ancienne forteresse turque de Viddin. Ainsi, par un bizarre jeu du sort, les jeunes générations de la Bulgarie indépendante seront élevées à l’ombre de ces mêmes pierres qui ont jadis abrité les oppresseurs de leurs pères. Je n’ai pu arriver à découvrir où pouvait bien se cacher le gymnase actuel. Le hasard m’a fait rencontrer un de ses professeurs. C’est un Tchèque qui cumule les fonctions de maître de dessin et de maître de russe. Il a lu mon nom sur le registre de l’hôtel, il a vu mon arrivée annoncée dans les journaux du pays, et il ne veut pas me laisser partir sans me remercier des travaux que j’ai autrefois publiés sur sa patrie. J’ai eu occasion d’étudier en lui un curieux spécimen de patriote slave, ou plutôt panslave. En haine des Allemands, il a quitté la Bohême pour aller vivre en Russie ; en haine de l’infaillibilité pontificale, il s’est fait orthodoxe. Il a pris part plus d’une fois aux mouvements qui ont agité la Bulgarie et préparé son indépendance. Aujourd’hui, sa carrière militante est finie ; il a épousé une Russe, et le voilà établi professeur de dessin au gymnase de Lom Palanka. C’est son bâton de maréchal. Voilà donc un de ces fameux agents panslavistes dont la presse allemande ou magyare nous entretient si souvent ! Il faut avouer que le métier n’est pas bien tentant, et que mon hôte eût pu se faire un aussi bel avenir sans jamais quitter la Bohême.
De Lom Palanka à Sofia, on compte environ trente-cinq à quarante lieues ; la poste bulgare franchit cette distance en quinze ou dix-huit heures. La montée et la descente du Balkan allonge d’un tiers au moins la durée du trajet. Malheureusement les véhicules et les chevaux de l’État sont aussi rares que coûteux. Il ne faut chercher ici ni mail-coaches, ni diligences. Quelques privilégiés peuvent seuls se procurer des chevaux de relais et faire le voyage sans coucher en route. Mais ces chevaux officiels sont tellement peu nombreux que les ministres eux-mêmes ne réussissent pas toujours à en obtenir. Le commun des martyrs est réduit à réclamer les services des arabadjias[38], comme on les appelle encore aujourd’hui ; il faut, bien entendu, passer la nuit au pied du Balkan, soit à Berkovats, soit à Klisoura. La négociation avec le voiturier ne laisse pas d’être assez curieuse. J’en pourrais confier le soin au garçon de l’hôtel, mais je préfère traiter moi-même ; c’est le meilleur moyen d’étudier les hommes et les mœurs. Les cinq ou six cochers des cinq ou six arabas de Lom Palanka sont groupés avec leurs équipages auprès du café turc que j’ai décrit tout à l’heure. Dès qu’ils flairent un voyageur, ils se mettent à crier tous à la fois et à l’abasourdir de propositions discordantes. Il faut savoir garder son sang-froid au milieu de ce tumulte, apprécier d’un coup d’œil rapide la solidité de la voiture et celle des chevaux. Je fais prix pour quinze roubles avec Petko ; c’est un beau gaillard à l’œil vif et intelligent ; coiffé du kalpak bulgare et chaussé d’un large pantalon à la turque, il semble résumer en lui les deux nationalités qui se disputaient naguère le pays. Au fond, je soupçonne qu’il n’est ni Bulgare, ni Osmanli, mais plutôt Zinzare ou Arménien ; il est chrétien, à coup sûr, et boit du vin sans scrupule ; mais il parle volontiers le turc avec ses camarades. Son araba ne ressemble guère à nos équipages occidentaux. C’est une espèce de tapissière, à dôme bombé ; elle est peinturlurée de jaune et de bleu sur toutes ses faces, ornée de paillettes, de verroteries et de guipures ; elle se ferme à volonté avec des rideaux de cuir qui abritent suffisamment du vent, du soleil et de la pluie ; elle est lourdement suspendue, mais résiste fort bien aux cahots du chemin. En somme, un équipage de dentiste ambulant.
[38] Loueurs de voitures, mot turc.
Quant aux chevaux, ce sont d’admirables bêtes ; leurs croupes noires reluisent d’embonpoint ; leurs jarrets nerveux bondissent sans relâche sur la chaussée pierreuse ; ils m’ont fait franchir en une journée une étape d’environ quatre-vingts kilomètres ; en arrivant, ils semblaient encore frais et dispos.
Dans ce long trajet du Danube à la Stara Planina (vieille montagne), le touriste amoureux de pittoresque trouve bien peu de choses à noter ; jusqu’au pied du Balkan s’étend une plaine nue. Par-ci par-là quelque champ de blé déjà moissonné ou de maïs encore vert ; le plus souvent, des jachères où croissent à grand’peine des arbustes rabougris, moins hauts que l’herbe des steppes cosaques ; pas un cep, pas un arbre fruitier. Dans les prairies sans fin paissent de grands buffles aux cornes retournées, au long poil noir ; ils se vautrent par troupeaux dans les eaux fangeuses des mares qui leur servent d’abreuvoirs. Sur les hangars isolés des fermes perchent des cigognes blanches, familières avec l’homme et que le bruit des attelages ne paraît pas étonner.
Les villages sont fort rares ; parfois un han (auberge) isolé au bord de la route ; mais il faut être indigène pour savoir que c’est une auberge. On chercherait en vain ici les joyeuses enseignes, les bouchons hospitaliers de l’Occident. De Lom Palanka au Balkan, je n’ai rencontré ni une enseigne, ni une affiche ; il semble que personne ici ne sache lire ou écrire. On jugerait mal l’état de l’instruction publique dans ces pays en l’appréciant d’après ce détail.
L’intérieur de ces hans est fort misérable ; un sol en terre battue, des murs en torchis couverts d’images russes lithographiées à Moscou ou à Pétersbourg, et représentant des scènes de la dernière guerre ou des épisodes de la vie du tsar libérateur. Celle qui revient le plus souvent, c’est la reddition de Pleven (Plevna). Mais les artistes ne sont pas d’accord sur les détails ; les uns font sortir Osman Pacha en voiture, les autres à cheval. Deux ou trois tables branlantes flanquées de tabourets boiteux ; un large banc sur lequel s’accroupissent les consommateurs. L’alimentation est lamentable : un pain noir, lourd, mal cuit, indigeste, bien inférieur certes à ce fameux pain du siége dont les Parisiens ont gardé le légendaire souvenir ; du vin piqué ou fétide, du fromage blanc qui réalise trop à la lettre la formule virgilienne :
… pressi copia lactis.
Si du moins on rencontrait aussi les castaneæ molles dont le poëte régale ses bergers ! La pomme de terre semble absolument inconnue. On en mange à Sofia, mais je n’ai pu découvrir où on la cultivait.
C’est au han de Rasova qu’a lieu notre première halte. Il est trop noir et trop sale pour que je me risque à y pénétrer. Je m’installe en dehors, à une table où sont déjà assis un paysan bulgare en veste et en pantalon blanc et un monsieur en redingote qui paraît être son homme d’affaires. Ils déjeunent tout en causant de prés, de bœufs et de moutons ; ils mangent à la gamelle un poulet bouilli qui nage dans une purée de gruau liquide, et déchirent la volaille à belles mains ou à belles dents. Ils me saluent en me tutoyant, et m’invitent à partager leur fortune. Le peuple bulgare ignore absolument le vous des peuples civilisés.