Je tolère volontiers ce mode de civilité ; mais je n’ai pas assez faim pour accepter une hospitalité dont j’apprécie d’ailleurs la cordialité ingénue.

A midi, halte au village important de Koutlovitsa. Petko dételle les chevaux, qui ont vaillamment gagné leur avoine. La commune a encore l’aspect osmanli ; les rares boutiques sont des échoppes en bois ; les produits anglais, français ou autrichiens, s’y entassent dans un désordre peu élégant. La mosquée s’élève au bord de la route ; l’église, comme toujours, se dérobe je ne sais où. Les fez et les turbans sont ici presque aussi nombreux que les kalpaks. Le han qui nous reçoit est le meilleur que j’aie rencontré de Lom à Tatar-Bazarjik ; en bas, une salle pour la plèbe des cochers ; en haut, un salon pour les voyageurs de distinction. Il est tout à coup envahi par une bande joyeuse et bruyante ; ce sont des étudiants bulgares qui arrivent de Zurich et vont passer leurs vacances en Roumélie, un Juif de Pesth qui se rend à Sofia pour y ouvrir une chapellerie. Il ignore le bulgare et est fort heureux de trouver des interprètes. La Bulgarie affranchie est devenue une sorte de Far-West, où les esprits aventureux vont maintenant tenter fortune. Hélas ! ils ne réussissent pas toujours. Voici précisément un pauvre diable d’Alsacien qui revient de Sofia où il a été chercher une place de garçon brasseur. Il exhibe son certificat d’option et réclame un secours qui, naturellement, ne lui est pas refusé. Le patron du han se multiplie pour être agréable à ses hôtes ; son mouton et ses poulets rôtis, assaisonnés de concombres dans la saumure, constituent un menu vraiment appétissant. Son vin blanc se laisse boire. Voyageurs qui viendrez après moi, permettez-moi de vous recommander l’auberge de Koutlovitsa, et si vous m’en croyez, faites-y vos provisions. La halte inévitable de Klisoura vous réserve de pénibles surprises.

Nous recommençons à rouler à travers la plaine inculte, nous voyageons maintenant en caravane. Arabas et phaétons, — on appelle ainsi les cabriolets, — se suivent à intervalles inégaux. De temps en temps nous rencontrons de longues files de chevaux qui vont porter au Danube les produits de la Bulgarie, des peaux de mouton ou de chèvre non préparées, des laines mal nettoyées. Ce mode de transport est fort long, mais il coûte peu. Les chevaux sont solides, bien campés sur leurs jarrets et durs à la fatigue. Les animaux trouvent gratis, dans les immenses jachères, le fourrage qui leur est nécessaire ; leurs conducteurs se contentent d’une nourriture grossière qui ferait reculer de dégoût nos joyeux rouliers.

A sept heures du soir, nous arrivons enfin au pied du Balkan. Cette montagne farouche, que nous avons vue pendant tant d’heures nous barrer l’horizon, se dresse maintenant devant nous toute ruisselante de cascatelles, toute frémissante de verdure. Voici enfin des arbres, de l’ombre, de la fraîcheur ; mais c’est au moment même où le soleil va disparaître que nous atteignons cette oasis. Nous laissons de côté la ville industrieuse de Berkovats ; nous tournons à l’est et nous entrons à Klisoura. Ce nom seul nous annonce que nous allons pénétrer dans une gorge étroite. Klisoura, c’est le mot grec Kleisoura, la fermeture, l’endroit où la vallée se rétrécit brusquement. C’est la Klaus des Allemands, la cluse de certains dialectes français.

Rien de frais et de charmant comme cette première rencontre avec le Balkan. Le petit village de Klisoura est bâti au confluent de deux torrents qui tantôt s’élargissent en nappes riantes, tantôt se resserrent en bruyantes cascatelles. Des scieries, des moulins, mettent à profit la force des eaux écumantes. Des ormes luxuriants, des noyers au feuillage odorant s’élancent à travers les anfractuosités de la roche. Quelle vie charmante on mènerait dans ce coin délicieux… si l’on y trouvait de quoi vivre ! Le Balkan, c’est l’Hémus des anciens, et les beaux vers de Virgile reviennent involontairement à la mémoire :

… O qui me gelidis in vallibus Hæmi

Sistat et ingenti ramorum protegat umbra !

Il semble que les Turcs n’aient jamais mis le pied ici. On n’aperçoit ni turbans, ni mosquées ; le village s’étend le long de la gorge ; cinq ou six maisons arborent des drapeaux, des lanternes et des enseignes sur lesquelles on lit le titre prétentieux d’hôtel. Celui d’Italie, où me conduit Petko, se compose de deux étages : un rez-de-chaussée pavé en terre battue, orné d’un lit de camp sur lequel couchent tout habillés les cochers et les gens du commun, un premier réservé aux voyageurs de distinction. On y monte par un escalier boiteux et branlant, lequel aboutit à une trappe. La chambre est meublée d’une table et d’un lit couvert de draps sordides. On y chercherait en vain les meubles indispensables qui garnissent la plus misérable de nos chambres d’auberge. L’hôtel d’Italie est d’ailleurs dépourvu de toute espèce de provisions.

Je me vois réduit à aller chercher mon souper à l’hôtel de Macédoine, où mes jeunes compagnons de voyage sont déjà installés. Le handjia paraît fort affairé ; il est en train de tuer un poulet. Au bout de deux heures environ nous obtenions une soupe et une omelette, le tout arrosé d’un vin fétide. Quel contraste entre cette vie grossière et celle qu’on menait à bord des bateaux danubiens !

Qu’on me pardonne de tant insister sur ces détails matériels ; ils peignent une civilisation ; les Bulgares viennent à peine d’échapper à la domination ottomane, et voilà ce que l’Islam avait fait d’un peuple européen. On ne sait pas encore ici ce que c’est qu’une bonne économie rurale ; l’usage des conserves, du lard, du jambon, est totalement inconnu. J’ai rencontré, le long des villages, quelques rares pourceaux, mais je n’ai pu découvrir quel rôle le « cher ange », chanté par le poëte gourmet, jouait dans l’alimentation publique. Sa chair était en horreur aux maîtres musulmans, et les raïas voyageaient si peu ! C’est pour la même raison sans doute que le vin était si mal fabriqué, si déplorablement conservé. En somme, le voyageur soucieux d’un confort quelconque n’a qu’une chose à faire : c’est d’emporter sa literie, ses provisions, et de coucher dans sa voiture.