Le paysan bulgare, — tout le monde lui rend cette justice, — est très-laborieux, mais il n’est pas inventif ; il a la patience résignée du bœuf, mais il en a aussi la lourdeur. Ces qualités passives faisaient, on le comprend, l’affaire des maîtres osmanlis. Aujourd’hui, les deux tiers de cette intéressante nation sont rendus à la liberté. Ceux qui ont l’honneur de la gouverner ont presque tous fait leur éducation à l’étranger. Ils ont vu comment on vit dans les pays civilisés. Il faut qu’ils apprennent à leurs compatriotes à devenir Européens. Si l’initiative individuelle est trop lente à s’émouvoir, il faut que l’État n’hésite pas à lui substituer la sienne. Si l’industrie privée ne comprend pas ses véritables intérêts, il faut que la concurrence de l’État les lui apprenne. L’étranger qui se rend dans la capitale de la Bulgarie affranchie éprouve tout d’abord l’impression d’un pays inculte et barbare. Cela est fâcheux, non pas seulement pour le voyageur, mais pour la contrée dont il emportera un mauvais souvenir. La diète de Serbie n’a pas dédaigné de faire une loi sur les méanas[39] ; l’Assemblée nationale bulgare devrait bien imiter son exemple. On crée des fermes modèles pour l’éducation des paysans ; qu’on établisse à Klisoura un hôtel modèle pour l’éducation des handjias zinzares ou bulgares. On fera tout ensemble une bonne affaire et une bonne action.
[39] Auberges de village.
Sofia était autrefois une bourgade perdue dans un coin oublié de l’empire ottoman. C’est aujourd’hui la capitale d’un État de deux millions d’hommes ; les grandes puissances y sont représentées ; le commerce européen vient s’y établir. Il faut qu’on puisse y arriver, je ne dis pas sans difficultés, — on ne peut pas supprimer le Balkan, — mais au moins sans répugnance.
Une nuit mauvaise, succédant à un souper détestable, prépare mal le voyageur à jouir des beautés de la Stara planina. Cette nuit d’ailleurs est courte. A quatre heures du matin, alors que la gorge de Klisoura est encore plongée dans une nuit profonde, nous sommes réveillés par les bouviers dont le pesant attelage peut seul accomplir l’ascension de la rude montagne. Le col de Ginci, qu’il s’agit d’atteindre, s’ouvre à 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer ; nous sommes ici à 500 mètres environ ; les rampes sont fort dures, les lacets mal établis ; la chaussée actuelle traverse des éboulis très-pénibles à franchir pour les chevaux. Quatre bœufs sont attelés à mon araba, et l’ascension commence dans l’ombre de la nuit, au milieu des objurgations des bouviers, du bruissement des feuilles et du murmure des eaux. Soudain, le soleil frappe de sa lumière crue les grandes roches qui dominent la montagne. Je suis à pied ma voiture que les quatre bœufs soulèvent péniblement. Nous croisons de longues caravanes qui descendent vers Lom Palanka. La route s’élève de plus en plus, tour à tour dominée par des massifs superbes ou surplombant des ravins grandioses. C’est presque aussi beau que la montée de la Grande-Chartreuse ; malheureusement les sapins manquent complétement. A certains endroits, la montée est tellement rude, que les quatre ruminants n’arrivent même pas à enlever le voyageur ; il faut descendre de voiture et gravir la côte à pied. L’hiver, quand la montagne est envahie par la neige, les communications deviennent absolument impossibles, et Sofia reçoit les nouvelles d’Europe par la voie de Constantinople.
Le gouvernement fait construire une nouvelle chaussée dont les lacets bien aménagés seront plus facilement accessibles aux chevaux. Elle coûtera, dit-on, huit millions. Nous la traversons à diverses reprises ; ingénieurs, contre-maîtres, ouvriers, fourmillent sur ces hauteurs escarpées, qui semblaient défier l’homme. A neuf heures du matin, nous atteignons le point le plus élevé du col ; un vent violent souffle de tous les côtés. Les mamelons gazonnés qui dominent la route portent encore les traces visibles de la dernière guerre. Ce sont les ouvrages de campagne construits par les Turcs pour défendre le passage. Il y a là toute une série de redoutes et de blockhaus élevés autour d’une koula (tour en pierre), détruite par les Russes. On ne s’est point battu, que je sache, au col de Ginci ; les Russes ne sont arrivés ici que lorsque le Balkan avait été franchi plus à l’est. Une clause du traité de Berlin stipule que les fortifications léguées par les Turcs à la Bulgarie devront être démolies. Les Bulgares répondent, non sans quelque apparence de raison, qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour accomplir ce travail gigantesque. En attendant, ils bénéficient de l’adage cher à M. de Bismarck : Beati possidentes.
A l’ombre de ces redoutes s’élève une construction isolée ; c’est l’auberge de Pierre (Petrov Han). C’est là qu’on détache les bœufs et que les arabas sont rejoints par les chevaux qui, partis au jour, ont gravi la montagne sans fatigue. Un pourboire généreux provoque les bénédictions et les signes de croix des bouviers. Ils reçoivent de l’arabadjia pour les services de leur attelage la modeste somme d’un rouble (trois francs cinquante), se réconfortent d’un verre de raki et redescendent vers Klisoura. L’hospitalité de Petrov Han est bien supérieure à celle de l’hôtel d’Italie ; une fumée joyeuse flotte au-dessus de la maison ; elle s’échappe à vrai dire par un trou percé au beau milieu de la toiture ; une marmite pendue à une corde se balance au-dessus d’un foyer rustique ; elle a à subir de terribles assauts de la part d’appétits aiguisés par l’air frais du matin.
Le versant méridional de la Stara Planina (vieille montagne) n’a malheureusement rien de commun avec celui que nous venons de gravir. Le col à peine franchi, toute végétation cesse brusquement. C’est maintenant une série de côtes absolument nues, hérissées de cailloux où la voiture est souvent secouée par des cahots furieux. A l’horizon, l’immense plaine de Sofia, dominée par la croupe disgracieuse du mont Vitoucha. La ville s’aperçoit de fort loin, blanche ou grise, suivant que les nuages mobiles promènent sur elle leurs ombres capricieuses ; des terres effroyablement ravinées attestent la violence des eaux. Le pays semble désert ; les villages y sont presque aussi rares que les arbres.
A une station de poste, Petko me demande la permission de faire monter un voyageur. Je lui donne volontiers place. Le nouveau venu m’aborde en langue russe ; il me demande quelques détails sur les Français qui s’intéressent aux Slaves, notamment sur MM. Rambaud et Leger. Je les lui donne. Il paraît enchanté d’avoir l’occasion de voyager avec un professeur parisien. C’est un jeune Monténégrin, blond, pâle et délicat, qui, la veille, n’a pu supporter les fatigues du voyage, et qui est resté malade en route. Il a fait des études de droit à l’Université de Moscou, et comme il n’a guère l’espérance d’utiliser ses talents dans la petite patrie monténégrine, il va en Bulgarie avec l’espoir d’y trouver du service. Il ne sait pas encore le bulgare, mais le russe lui est familier, et jusqu’à nouvel ordre l’administration prend des employés où elle les trouve. La langue russe est populaire ici et, dans une foule de circonstances, s’emploie concurremment avec le bulgare. La conversation de mon compagnon improvisé m’aide à franchir sans trop d’ennui la longue plaine de Sofia, dont les blancs minarets semblent fuir devant nous. Enfin, à cinq heures du soir, nous faisons notre entrée dans la capitale de la Bulgarie.
CHAPITRE X
SOFIA ET LA BULGARIE.
Pourquoi Sofia est devenue capitale. — Aspect de la ville, les mosquées, la bibliothèque, les églises.