On annonce qu’une compagnie russo-bulgare vient de s’organiser pour établir, entre les ports de la mer Noire et ceux du bas Danube, des relations indépendantes. C’est là une tentative que les Bulgares ne sauraient trop encourager, dût-il même leur en coûter quelque argent. On annonce également l’établissement d’une société de navigation roumaine au capital de cinq millions. Il serait peut-être plus sage que les trois États, serbe, roumain et bulgare, s’entendissent pour fonder une entreprise internationale.

J’ai parlé plus haut de la chaussée dispendieuse que le gouvernement actuel construit entre Sofia et Lom Palanka. Il y a beaucoup à faire pour la voirie dans un pays sillonné de montagnes, où le régime des eaux et forêts est tout entier à établir. Dans les régions que j’ai parcourues, — sauf de Klisoura à Petrov-Han, — la barbarie turque a fait table rase. Elle n’a laissé derrière elle ni un chêne ni un pommier. La plus grande partie du sol reste inculte ; bien exploitée, la Bulgarie pourrait nourrir une population double de ce qu’elle possède aujourd’hui. Elle pourrait alors tenter les entreprises pour lesquelles les ressources lui font défaut en ce moment.

Parmi les services publics, ceux qui m’ont paru les mieux organisés sont ceux de la guerre et de l’instruction. La législation est encore à faire : on continue de juger d’après des lois turques, imitées par bonheur de nos lois françaises, et dont il n’existe pas encore de bonnes traductions bulgares. Des étrangers de diverses nations travaillent dès maintenant à l’œuvre de codification. Ainsi, j’ai rencontré à Sofia un ancien magistrat français qui travaille en ce moment à rédiger une loi communale.

L’armée fait grand honneur aux Russes qui l’ont organisée. Avec les cent cinquante mille hommes et les cent canons qu’elle peut mettre en campagne, elle constitue dès maintenant un élément militaire très-respectable. Les Bulgares prennent fort au sérieux les devoirs que leur impose l’intérêt de la patrie. La milice s’exerce régulièrement tous les dimanches. Dans ce pays démocratique et patriarcal, on peut voir des ministres en fonction prendre place dans le rang et faire, sous les ordres d’un caporal, l’école du soldat.

C’est par l’école surtout que s’opérera la régénération du peuple bulgare. Les patriotes l’ont bien compris. Sous la domination ottomane, tous leurs efforts ont tendu à créer des écoles indigènes ; les instituteurs furent les premiers apôtres d’une émancipation morale qui devait fatalement suivre l’émancipation politique. Dès que les Russes eurent mis le pied sur le sol de la Bulgarie, une direction provisoire de l’instruction publique fut créée ; elle a été depuis transformée en ministère. Celui-ci a déjà eu plusieurs titulaires ; le plus éminent est sans contredit M. Joseph Constantin Jireczek. Ce jeune savant n’est pas Bulgare d’origine, mais personne n’a rendu plus de services que lui à la Bulgarie. Il est d’origine tchèque ; son père, M. Joseph Jireczek, un érudit de premier ordre, a été ministre de l’instruction publique à Vienne, dans le cabinet Hohenwart (1871) ; son aïeul est l’illustre historien Schafarik, l’auteur des Antiquités slaves. Dès sa jeunesse, M. Jireczek s’est senti appelé vers les études historiques. La Bulgarie, encore presque inconnue, attira surtout son attention. En 1872, à vingt ans à peine, il publiait une bibliographie de la littérature bulgare ; en 1876, il faisait paraître à Prague son Histoire des Bulgares, ouvrage entièrement nouveau et qui révéla tout un monde. Il fut immédiatement traduit en allemand et en russe. Une édition française est en préparation. On peut imaginer avec quel enthousiasme le jeune savant salua la renaissance d’un peuple qu’il connaissait mieux que personne, et dont les destinées l’intéressaient passionnément. Il venait d’être nommé professeur adjoint à l’Université de Prague, quand le nouveau gouvernement eut l’heureuse idée de l’appeler à Sofia pour l’attacher au ministère de l’instruction publique. Il fut d’abord secrétaire général, puis plus tard titulaire du portefeuille. C’est en cette qualité qu’il a eu l’honneur de publier le premier rapport officiel sur les travaux de son département[41]. Malheureusement, dans un pays constitutionnel et parlementaire, les ministres sont responsables et solidaires. M. Jireczek dut se compromettre et se fatiguer inutilement dans des conflits où la science n’avait rien à voir. Écœuré, il donna sa démission. Il restera désormais à Sofia avec le titre de conseiller près le ministre de l’instruction publique. Cette situation le met au-dessus des fluctuations de la politique ; elle sera, il faut l’espérer, respectée par tous les partis qui se succéderont au pouvoir. La Bulgarie ne saurait impunément se priver des services d’un ami aussi dévoué, d’un serviteur aussi éminent. Sur ma proposition, M. Jules Ferry a bien voulu, pendant son dernier ministère, conférer à son jeune collègue les palmes d’officier de l’instruction publique. Jamais distinction ne fut plus méritée.

[41] Glavno Izlojenie na Negovo Visotchestvo, Kniaza, etc., imprimerie de l’État, 1882.

Parmi les personnes qui ont précédé M. Jireczek dans l’organisation de l’instruction publique, il serait injuste d’oublier M. Drinov, qui fut chargé d’organiser le département pendant la période d’occupation russe. M. Drinov, Bulgare d’origine, est l’auteur d’excellents travaux historiques qui lui ont valu une chaire à l’Université de Kharkov. Quand la guerre éclata, il vint se mettre au service de ses compatriotes ; mais il a fini par préférer la paix de la vie universitaire à l’atmosphère agitée de la Bulgarie, et il est retourné en Russie.

Au mois d’avril 1879, à l’époque où l’on discutait encore chez nous la question de l’enseignement obligatoire et où une partie de nos classes dirigeantes réclamait la liberté de l’ignorance, cette question était déjà tranchée en Bulgarie par l’Assemblée des notables réunie à Tyrnovo. Il va de soi qu’il y a loin du principe à l’application ; la loi spéciale qui doit la réglementer n’a pas encore été présentée. Cependant, les efforts du gouvernement et de ses agents ont déjà obtenu des résultats fort remarquables, eu égard aux circonstances.

Voici des chiffres qui ont leur éloquence. Dans un canton perdu de la principauté, celui de Kustendjil, sur les frontières de la Macédoine et de la Serbie, on comptait, en 1878, pour 50,000 habitants, 3 écoles primaires laïques et 5 ecclésiastiques. Pendant l’année 1879-1880, il a été ouvert 23 écoles de garçons et une de filles, avec un personnel de 25 instituteurs, 2 institutrices, 743 élèves garçons et 69 élèves filles. L’année suivante, on comptait 31 écoles, 37 instituteurs, et 1,350 élèves. Passons brusquement de l’ouest à l’est. Dans le canton de Schoumen (Choumla), il y avait 18 écoles bulgares en 1876 et 43 en 1881. Voyons les chiffres d’ensemble. En 1878-1879, on comptait 1,088 écoles primaires ; en 1881, il y en avait 1,365. Les progrès de l’instruction publique sont d’autant plus intenses qu’on approche davantage de la mer Noire ; l’ouest, tout comme chez nous, est plus arriéré. Les habitants de la plaine de Sofia, les Schoptsi, jouissent, à tort ou à raison, d’une fâcheuse réputation de lourdeur et d’opiniâtreté.

Dans le district déjà nommé de Kustendjil, on cite une commune où l’arrivée de l’inspecteur chargé d’ouvrir une école fut considérée par la population comme une calamité publique. Les paysans cachaient leurs enfants ; les mères, en les voyant aller à l’école, poussaient des hurlements et s’arrachaient les cheveux. Tout autre est le caractère des habitants dans l’est de la principauté. « Là, dit M. Jireczek, l’école est déjà devenue une nécessité pour les paysans. Ils font instruire leurs enfants sans qu’on ait besoin de les exciter ; ils suivent les progrès de leurs écoles et ils en sont fiers. » Les districts de Tyrnovo, Gabrovo, Schoumen, Provadia, occupent le premier rang. Certes, même dans ces provinces, l’idéal de l’enseignement obligatoire n’est pas encore réalisé, mais on en approche. A Sistovo, le nombre des enfants fréquentant l’école est déjà de 60 pour 100 ; à Schoumen (Choumla), il est de 82 pour 100.